Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.

La mondialisation (2e version)

Cahier 8

jeudi 19 juin 2008 par Christian Tirefort

"Cette version du Cahier 8, titré "La Mondialisation" remplace l’ancienne version publiée au mois de juin. Elle a sérieusement pu être enrichie, reformulée et des précisions y ont été apportées pour rendre la lecture plus aisée. Cela a été possible grâce aux discussions et remarques des participants à un séminaire dont un point de l’ordre du jour était la critique du cahier consacré à la mondialisation. Je tiens ici à remercier beaucoup les participants à ce séminaire pour leurs importantes remarques et contributions. Il s’agit de Carmen, d’Eric, d’Olivier et de Nicolas.

Les précisions apportées concernent principalement la notion de mondialisation, en particulier la manière dont elle touche les classes sociales. Elles montrent aussi que la mondialisation est plus un "état de fait" qu’une politique, que la bourgeoisie s’en est saisie de manière tout à fait opportuniste, tandis que la majorité des travailleurs ont une attitude attentiste, ils sont à la fois très septiques sur les recettes traditionnelles, la lutte syndicale en particulier, ils voient bien que la bourgeoisie s’est renforcée, mais ils ne voient pas encore un autre modèle poindre. Celui-ci devrait être élaboré par la gauche. Elle n’en prend pas encore le chemin, de là l’immense patience de la majorité des travailleurs qui, par leur abstentionnisme, refusent tant les sirènes nationalistes de droite ou de gauche que les pratiques adaptatrices, ces dernières se réduisant à un accompagnement de la concurrence de plus en plus destructrice que se livrent les capitalistes.

Le texte essaie aussi de montrer le lien entre la lutte toujours nécessaire pour réduire les marges de manoeuvre impérialistes, pour des règles commerciales renforçant les plus faibles dans les échanges, et la lutte des travailleurs pour leurs conditions de travail. Cette dernière étant fortement modifiée par l’homogénéisation des savoir-faire désormais acquise sur le plan mondial."

Si la société industrielle était encore perméable à certaines doléances des travailleurs et qu’elle accordait une relative légitimité aux objectifs de progrès social, la société financière n’y est plus sensible du tout. Ainsi la possibilité de construire des solidarités durables au sein des Etats/Nations est aujourd’hui plus qu’aléatoire, pour ne pas dire illusoire.

Outre le fait que les Etats/Nations sont eux-mêmes des constructions politiques qui n’ont rien à voir avec les contours des peuples, chaque Etat a dû changer son rôle central, ils sont tous devenus des bases de captation de profit avant d’être des lieux où se produisent les biens et services nécessaires à la vie des populations. Cette dernière fonction est devenue quasi subsidiaire, elle dépend de la capacité de capter le profit. Les Etats/Nations sont moins que jamais des territoires où se construisent certaines solidarités, et de plus en plus des bases guidant leurs habitants dans une concurrence toujours plus impitoyable, destructrice. Toutes les tentatives de sceller des ‘pactes sociaux’ sensés cimenter l’unité nationale éclatent et se transforment en saintes alliances libérales pour la compétitivité nationale. Pourquoi ? A la place d’accuser tout le monde de manquer de ‘volontarisme politique’, ou de manque de constance dans les appels ou soutiens ‘aux luttes’, il eut fallu chercher une réponse fondée.

Une analyse du monde concret, tel qu’il découle de la systémique dominante, aurait donné les signaux nécessaires. En surgirait une nouvelle notion, la mondialisation, celle-ci étant un puissant révélateur des contradictions dans lesquelles le capitalisme s’empêtre.

Le mot dit bien ce qu’il veut dire, il doit être compris dans son sens littéral : la société marchande dicte désormais ses conditions au plan mondial, elle a supprimé toutes les poches de résistance et investit, au sens d’envahir, finalement d’enfermer le monde entier dans ses tentacules. Tous les augures prédisaient cette évolution parce que le capitalisme ne survit qu’en pénétrant les activités sociales où qu’elles soient, il cherche ainsi à se ménager des zones élargies de captation de profit. Tendanciellement le capitalisme élimine donc toutes les activités ne conduisant pas au profit.

Depuis l’avènement du capitalisme le rapport marchand est désormais étendu au négoce de la force de travail, donc à l’écrasante majorité de la population mondiale, il s’est saisi des éléments vitaux des gens, de leur minimum existentiel ; la nourriture n’est plus directement issue du travail de chaque individu qui se nourrit d’abord avant de faire entrer son surplus aléatoire dans la sphère des échanges, mais elle passe par le marché, ce qui sous-entend que chacun ait préalablement de l’argent pour l’échanger contre sa pitance. Ceux et celles qui ne sont pas ‘une force solvable’ sont exclus, voir privés du minimum. Les capitalistes qui ne se plieraient pas aux ‘règles du jeu’ sont eux-mêmes ‘punis’, bien vite ils sont privés de leur capital, donc de leur fonction de capitaliste. Ils doivent tous produire selon les nouveaux critères, ‘respecter’ les prix marchands totalement arbitraires de la force de travail, tendanciellement les amener au minimum vital, celui-ci étant de moins en moins soumis à des critères locaux ou régionaux, mais de plus en plus aux critères mondiaux.

De cette extension de la mondialisation à la force de travail certains concluent qu’il faudrait (re)conquérir l’espace national comme lieu où se tissent les solidarités, quasiment contre le reste du monde. Ils s’appuient sur la nécessité de protéger sa propre production contre les rapines du capitalisme mondialisé. Ils traitent donc la force de travail comme une marchandise qu’il s’agirait de protéger afin de préserver les conditions d’échange du produit du travail de ses travailleurs contre ceux du reste du monde. Comme soumission à la fantasmagorie bourgeoise on ne fait pas mieux !

Les réponses à la mondialisation

La force de travail n’est pas marchandise, elle est avant tout faculté de faire et ne peut pas être traitée comme marchandise, elle n’a donc pas à être ‘protégée’ comme les marchands le font avec leurs produits, mais elle doit elle-même créer les conditions de son échange, donc les rapports sociaux idoines.

Si le capitalisme fait de la force de travail une chose marchandisée et l’abaisse à ce rôle, ceux qui prétendent représenter le travail devraient au contraire faire qu’il soit traité comme ensemble de facultés de faire toutes égales, mais chacune différente qui, pour être socialement reconnues, doivent entrer en coopération. Ce but ne sera jamais atteint au niveau mondial par le biais du protectionnisme. Celui-ci, au contraire, mène à l’isolationnisme et, finalement, sous le prétexte de construire des solidarités régionales, il mène à la lutte de travailleurs barricadés dans leurs Etats/Nations contre le reste du monde. Son résultat objectif est l’exclusion des autres, tous les autres.

Il n’en est pas de même pour les biens fruit du travail, là il s’agit de ne pas se soumettre aux conditions de la concurrence inter capitalistes et de lutter contre les rapines du capitalisme le plus fort. Dans ce cas il s’agit avant tout de réduire les marges de manœuvre impérialistes, d’établir des règles commerciales renforçant les positions des plus faibles dans le commerce mondial, celui-ci étant la forme capitaliste prise par les échanges de biens fruit du travail.

Jointes à une dénonciation sans relâche des rapines impérialistes les luttes sur ce terrain contribueront à donner une conscience internationaliste aux travailleurs des anciennes citadelles industrielles et montreront la vulnérabilité extrême des privilèges acquis. Elles doivent donc être liées à la thématique de la marchandisation de la force de travail au plan mondial, elles doivent être centrées sur le refus de l’état de fait actuel, le travail bon marché là-bas, dans le tiers-monde, et les produits bon marché ici, dans les anciennes citadelles industrielles. Il s’agit par conséquent avant tout de refuser les conditions mondialisées de réalisation de la plus-value, ces conditions étant celles de la concurrence entre capitalistes. Celle-ci engendre une pseudo solidarité avec sa propre bourgeoisie nationale, solidarité qui prend la forme de lutte pour des prix marchands des biens et services de plus en plus bas obtenus grâce à une pression impitoyable sur les ‘coûts du travail’, cela dans le monde entier.

Même si, en apparence, ce type de concurrence avantage les consommateurs, en particulier les plus gros consommateurs qui se trouvent dans les anciennes citadelles industrielles, appliqué à la force de travail il a un effet contraire à celui escompté puisque dans le monde entier il en réduit le prix marchand, cela au seul profit des classes dominantes, qu’elles soient nationales ou mondialisées. Il montre bien que le protectionnisme ne peut en aucun cas être transposé à la force de travail, celle-ci doit en effet avant tout forger son unité sur ses propres concepts sociétaux, son projet.

Un examen plus réfléchi – qui dépasse la réaction spontanée – de la mondialisation et de ses effets sur la force de travail mène à conclure qu’il n’y a pas de véritable politique mondialisée bourgeoise sur la force de travail, alors que l’évolution du savoir humain fait qu’en tant que classe les travailleurs représentent aujourd’hui une entité mondiale homogène. Ceux qui partent de cet état de fait entrent très rapidement en contradiction avec les tenants de la réponse spontanée.

La réponse spontanée à la mondialisation est en réalité un nationalisme relooqué, elle part d’un rapport acritique au travail dans les conditions capitalistes, elle flatte les corporatismes nationaux et mène au clientélisme, celui-ci étant une des formes prise par les rapports humains dans le cadre marchand. Elle conduit à un protectionnisme de ses propres travailleurs contre ceux du reste du monde, donc, finalement, à une soumission à la loi du plus fort. [1] Plus grave encore, cette réponse spontanée à la mondialisation livre au ‘libre choix’ des capitalistes et à leurs conditions tous les travailleurs essayant d’entrer dans un rapport salarié, donc en coopération. Dès lors ceux-ci, de plus en plus nombreux et de plus en plus divisés, sont livrés impuissants à des ‘marchés du travail’ nationaux qui sans cesse se rétrécissent dans les anciennes citadelles industrielles et connaissent un pseudo élargissement dans les nouveaux lieux de production. Dans ces derniers les implantations industrielles de type capitaliste sont accompagnées d’un processus d’accumulation primitive éliminant les formes plus traditionnelles de production et les accès idoines aux moyens élémentaires d’existence.

Le fait que l’extrême gauche ne fonctionne pas à partir d’un projet propre à la classe qu’elle prétend représenter et que le projet social-démocrate se limite à aménager le capitalisme les mène tout deux, sous une forme ou l’autre, à ce type de réponse spontanée, l’extrême gauche pour protéger les acquis ou pseudo privilèges de ‘ses’ travailleurs, la social-démocratie pour préserver la compétitivité, en réalité les conditions de captation de profit de son Etat/Nation.

La réponse ‘non spontanée’ à la mondialisation devrait partir du fait que les travailleurs représentent un groupe homogénéisé au plan mondial, elle devrait partir de la profonde évolution du travail, par conséquent des conditions d’entrée en coopération des travailleurs. Il s’agirait également de reconnaître que la production des biens et services seront de plus en plus conditionnés par la coopération, celle-ci étant le rapport au travail garantissant le mieux un haut niveau de productivité, donc, dans des conditions sociales adéquates, la victoire sur la précarité. Il s’agirait là d’une ‘autre réponse’, une réponse réfléchie, le contraire de spontanée, le fruit d’une analyse de l’évolution du travail et des travailleurs, en particulier de leur savoir. Cette analyse mènerait à constater l’uniformisation au niveau mondial des savoirs et partirait de cet état de fait. La réflexion porterait alors sur le rapport social permettant à chacun d’entrer en coopération, de recevoir en échange, comme prix de sa coopération, de quoi signaler ses besoins personnels et pour les satisfaire, d’accéder aux biens communs fruits de la coopération.

Cette ‘autre réponse’ ne peut être inventée, comme sortie du chapeau de géniaux prestidigitateurs, mais il faudra au contraire la trouver, en repérer les éléments dans les contradictions engendrées par la société concrètement vécue. Autrement dit, pour savoir où aller il faut savoir où est le point de départ, donc connaître le rapport entre la société concrète et le réel, celui-ci devant être compris comme le potentiel existant que celle-là camoufle.

Du « travail crée la richesse » à « l’argent crée le travail »

Si dans la société industrielle la notion « le travail crée la richesse, l’argent en est le reflet » avait encore un semblant de fondement, la société financière a rompu les amarres pour passer à la notion « l’argent crée le travail, il en est la condition ». Cette transition n’est pas neutre. Si la notion « la production élargit les marchés », dans le jargon économique « la demande », trouvait encore un écho relativement pratique dans la société industrielle, la société financière lui substitue son dogme : le marché doit brider la production, limiter strictement la demande ‘disponible’ aux besoins des individus solvables, ainsi eux seuls peuvent l’influencer, les autres sont exclus.

Ce type de demande, dite « disponible » parce qu’elle reflète la solvabilité existante, donc non dynamique, trouve son arborescence de gauche dans « le travail disponible », la solvabilité existante mesurant la quantité de « travail disponible », un concept que la social-démocratie théorisa très tôt et qui dériva vers un autre concept « partager le travail disponible ».

Cette dernière formule cristallise et renforce la confusion entre travail et besoins, elle réduit les besoins, donc la mise en œuvre du travail nécessaire à leur satisfaction, à ceux signalés par les personnes dites « solvables », c’est-à-dire exclusivement les personnes qui ont de l’argent, ce qui revient à nier les besoins des personnes non solvables, en particulier ceux d’une grande partie des populations du Tiers-Monde.

La réduction de la définition des besoins aux « besoins solvables » enferme tous les travailleurs dans les conditions bourgeoises de mise en œuvre du travail, dans une stratégie d’adaptation au volume de travail dit « existant », ni plus petit, ni plus grand que celui engendré par la systémique productive et distributive capitaliste, mais bien en deçà des besoins réels des travailleurs que la productivité du travail mise en œuvre dans des conditions sociales adéquates permettrait pourtant de tous satisfaire.

Tant que le rapport capitaliste au travail sévissait principalement dans les citadelles industrielles, les pays dits « développés », que ceux-ci disposaient d’un monopole mondial de la production des biens manufacturés, le modèle semblait ‘plausible’ et tous, à leur manière, y compris à gauche, à l’Est et à l’Ouest, tentèrent de l’étendre. Penser un autre modèle de développement paraissait être un exercice d’esthète, sympathique mais inutile. « Après tout, dans les pays industriels une grande proportion des travailleurs était incluse, et ce type de développement généralisé au reste du monde y produirait les mêmes effets… le système s’en sortira partout renforcé » pensait-on.

Selon certains la société industrielle aurait été mise en crise par la mondialisation. Ils la confondent souvent avec un autre phénomène, la transition du capitalisme industriel au capitalisme financier. La mondialisation est plus un révélateur de ce passage qu’un facteur de crise, celui-ci est clairement à chercher dans le développement du capitalisme en tant qu’ensemble systémique. Au contraire, en tant que telle la mondialisation dévoile l’inanité des fondements capitalistes, en particulier de son rapport social, le rapport marchand, qui est basé sur la conquête et la perte constante de positions de privilège, de situations exceptionnelles. La mondialisation révèle que ces situations de privilège ne fonctionnent plus dès que d’autres y ont accès, qu’elles deviennent la règle. Comme, par nature, les situations privilégiées sont ‘exceptionnelles’, elles ne peuvent valoir que pour des minorités, dès qu’elles s’étendent à tous, ou à la majorité, elles paraissent être des désavantages parce qu’elles sont remises en cause par d’autres situations exceptionnelles, elles deviennent le signal d’un recul. La concurrence est précisément la course aux situations exceptionnelles. Etre compétitif est aussi tenter de barrer la route des autres vers ces situations exceptionnelles.

Lorsque tout le monde fait la même chose, accumule de plus en plus de capital, cela étant la reconnaissance de sa réussite personnelle sur les autres, et cela seul ouvrant sur un privilège, la course devient nécessairement absurde et destructrice. Elle finit par la nécessité impérative de détruire du capital accumulé, celui des autres évidemment, pas le sien, la course cesse alors d’être positive, au sens de chaque capitaliste s’enrichit, elle devient destructrice, l’autre doit disparaître, moi pas. Marx avait raison de remarquer que le capitalisme devait accumuler, toujours plus, et que ceux qui ne se pliaient pas à la règle étaient à terme éliminés de la course.

Tôt ou tard le privilège d’un groupe donné est attaqué par d’autres qui veulent se l’approprier. La préservation du privilège devient lutte conservatrice, tournée vers le passé, figée dans une lutte pour ses traditions. Chez les travailleurs cela se transforme en ce que l’extrême gauche nomme « lutte pour les acquis », parfois lutte pour empêcher d’autres d’accéder à ces acquis. [2] Plus couarde encore la social-démocratie brade volontiers le tout pour se précipiter dans la lutte pour la compétitivité.

Les privilèges se transforment un jour ou l’autre en leur contraire, ils deviennent combat sans fin contre tous les autres, luttes des uns contre les autres, pour atteindre la position exceptionnelle parmi les positions exceptionnelles, la terre promise. C’est pour cela qu’aujourd’hui l’impression prédomine que tous doivent se battre contre tous et que, spontanément, une partie des travailleurs du monde occidental cherche à restaurer l’autorité des Etats/Nations. Celui-ci est perçu comme un garant des privilèges. C’est une lutte sans fin, une compétition d’où un seul, le plus fort, sort gagnant, les autres finissent tous par perdre.

Cette lutte de tous contre tous n’est pas le fait de la mondialisation, au contraire, elle est engendrée par la société financière, celle-ci a transformé les Etats/Nations en plateforme de captation du profit réalisé au plan planétaire, elle reflète donc principalement la lutte entre capitalistes pour le profit.

La mondialisation révèle la nouvelle réalité aux travailleurs : le modèle social de la société industrielle reposait sur une situation privilégiée, le monopole industriel de quelques pays du Nord de l’hémisphère. C’est la perte de ce monopole que l’actuelle mondialisation révèle. Celle-ci touche directement et plus particulièrement le monde du travail parce qu’elle ne se limite pas à une plus grande liberté de circulation du capital, mais elle s’étend à une circulation du savoir objectivement sans limite. Pour les travailleurs occidentaux elle conduit à la disparition des privilèges liés à l’exclusivité de leur savoir-faire industriel. Les travailleurs doivent se repositionner, mais ils doivent aller de l’avant, construire leur propre modèle de société, au-delà des nostalgies.

Lorsque ‘avoir du travail’ devient un privilège

Dans la société industrielle ‘avoir du travail’ semblait normal, la majorité des populations était un jour ou l’autre au bénéfice d’un emploi salarié plus ou moins bien payé. Les travailleurs de ces sociétés profitaient donc des retombées du monopole industriel, les bourgeoisies idoines semblaient tout faire pour le préserver. Les travailleurs se sentaient relativement privilégiés par rapport à ceux du reste du monde.

La social-démocratie construisit son hégémonie sur les travailleurs d’une part en décrivant la situation privilégiée de certains comme un fait acquis, d’autre part en en propageant le modèle dans le monde entier. Elle présenta les marges de manœuvre de cette situation particulière à certains pays, tolérables dans le cadre du capitalisme industrielle, comme une marche lente mais régulière vers une société socialiste. L’homogénéisation au plan mondial des savoir-faire techniques – et non la mondialisation en tant que telle – a généralisé cette situation privilégiée, qui dès lors n’en était plus. Jusqu’alors géré sur le plan des Etats/Nations les ‘marchés du travail’ nationaux devinrent rapidement un seul marché mondial. Cela a réduit les marges de manœuvre nationale. ‘Avoir du travail’, en réalité un emploi au service du capital, devint partout un ‘privilège’.

Lorsque ‘avoir du travail’ [3] est un privilège alors que sous sa forme de faculté de faire il est en chacun de nous, il faut admettre que le rapport de l’homme avec lui-même s’est aliéné, il est devenu schizophrénique. L’homme ne voit plus la différence entre ce qu’il est et ce qu’il a, il cherche alors à fuir ce qu’il est devenu, à fuir son aliénation, il compense avec ce qu’il pourrait avoir.

L’homme est individu, mais son être social passe par sa faculté de faire, il échange par elle. Les conditions de cet échange ne sont cependant pas neutres, elles déterminent le rapport social. Celui-ci est imprégné de l’approche philosophique du travail. Est-elle schizophrénique ou l’homme et ses facultés ne font-ils qu’un ? Dans le premier cas un mur est dressé entre l’homme et sa faculté de faire, et le travail devient une matière exploitable, désincarnée, de ce fait être un employé du capital, « avoir un emploi », y est un privilège alloué par les exploiteurs. Dans le deuxième cas le faire de l’homme serait le sésame de son entrée en coopération.

Chaque approche philosophique du travail porte donc en elle une forme particulière d’inclusion ou d’exclusion sociale. La première approche inclut par la volonté du maître, la deuxième approche inclut par le faire de l’homme, par son entrée en coopération.

L’extension du rapport marchand au négoce de la force de travail humaine s’est généralisée avec le capitalisme, elle sembla originellement ‘naturelle’ parce que la deuxième approche n’avait pas d’existence subjective ; non portée par une classe elle ne s’est pas imposée comme un autre possible, une alternative. Celle-ci, le salariat, est apparue comme une composante de la machinerie capitaliste, elle n’a de ce fait jamais été étudiée à partir de l’évolution du travail, mais seule la manière du capital de s’en saisir a été examinée. Celui-ci l’a tout simplement ‘confié’ au rapport marchand qui s’en est emparé pour lui donner ses caractéristiques, chosifier le travail pour qu’il soit échangeable dans les mêmes conditions que tout produit marchand.

L’extension du rapport marchand au négoce de la force de travail a fait de lui un rapport social au sens plein du terme, une régulation du rapport entre les hommes. En ce sens il contint désormais en lui la forme du rapport de classe au travail, un rapport schizophrénique où le faire humain se cristallisa de plus en plus comme chose étrangère aux êtres le portant. Cette désincarnation du travail était la condition préalable de sa ’marchandisabilité’ et de sa transsubstantiation dans le capital. De ce fait l’homme travailleur perdit de plus en plus la maîtrise du travail, le sésame de son entrée en coopération, celui-ci est devenu la chose du capital, le jouet de la classe dominante.

En se soumettant à la schizophrénie bourgeoise du rapport de l’homme au travail, la social-démocratie fait du travail un privilège ‘à gagner’, alors que sous forme de faculté de faire il est la chose la plus égalitaire qui soit, chacun le porte en lui. C’est par lui que l’homme se distingue de la bête. Elle a aussi accepté la transformation du travail en emplois capitalistes, donc le fait que la seule perspective pour les travailleurs soit de devenir un employé du capital.

Selon le concept libéral chacun va sur le marché avec la marchandise qu’il a. Les travailleurs ont le travail, ils le soumettent à l’appréciation des capitalistes, le boucher a ses saucisses, il les expose dans sa vitrine, le capitaliste a du capital, ils cherchent des placements rentables, y compris dans de la force de travail au prix le plus bas. Selon ce concept le travail est un produit marchand, aux travailleurs de trouver, à leurs ‘risques et périls’, les moyens d’en réaliser la valeur sur son marché spécifique, le ‘marché du travail’. Le rapport marchand s’est montré idéal dans sa fonction nivelante, il ramène tout à l’état de marchandise, y compris le travail. L’égalité marchande est donc l’alignement du travail sur les saucisses !

Marx vit bien une partie du problème, mais, mécaniquement, il en attribua la responsabilité au rapport salarié, il le réduisit à sa forme marchande, ce qui suggérait que le salariat abattu la société marchande dépérirait d’elle-même. Il ne vit pas que le rapport salarié était en réalité la forme idoine d’échange des travails, qu’il n’était certes pas à l’abri des rapports de classes, qu’il pouvait donc être perverti, mais qu’il ne pouvait être aboli sans en même temps abolir l’échange des travails, donc le processus de coopération qui fait le travail si productif. Son remède, abolir le salariat, était donc pire que le mal. Les travailleurs se réfugièrent de ce fait rapidement dans la seule lutte économique, essayer d’améliorer les conditions de vente de leur force de travail.

La social-démocratie n’y vit que du feu. Son rapport au travail se limita à l’aide aux travailleurs, d’une part mieux se former pour améliorer la marchandise (la faculté de faire chosifiée) mise sur le marché et ainsi ‘mieux se vendre’, d’autre part à ceux qui, malgré tous leurs efforts, se ‘vendent mal’ – lorsque les capitalistes n’offrent pas assez d’emplois il y en a ‘quelques-uns’ ! – ou ceux qui ne sont pas adaptés au marché, parmi eux la plupart des travailleurs de la culture, elle apprit comment se passer de tout ou percer le plancher du minimum vital, ainsi être toujours moins cher. Cela s’appelle accepter sans le critiquer le rapport bourgeois au travail !

Dans ces conditions dans la tête des gens le travail est devenu une pure abstraction. Il n’est pas une qualité humaine qui s’exprime dans le processus partant de la faculté de faire du travailleur, transitant par sa mise en œuvre, et aboutissant au travail matérialisé, ce dernier étant nécessairement un bien commun, valeur d’usage avant d’être valeur d’échange, mais il est une chose insaisissable, existant malgré tout partout, comme l’Esprit, seul le capital serait capable de transformer ‘cette chose’ en espèce sonnante et trébuchante.

Sans sa propre approche philosophique du travail, il ne peut y avoir une conception propre de la mondialisation. Celle-ci se présente alors comme une fatalité incontournable, donc comme la cause de tous les maux, un fourre-tout qui permet d’échapper à la critique du concret, à ce que les hommes font de phénomènes pourtant bien réels, la progression foudroyante du savoir humain, la productivité du travail qui permettrait de mettre tout le monde à l’abri de la précarité, le travail qui, correctement échangé et mis en œuvre pourrait devenir un formidable instrument de libération.

Est-ce pour ne pas se perdre dans ces phénomènes trop compliqués ? La social-démocratie à recours à un gadget sémantique, il faudrait ce qu’elle appelle une « autre mondialisation », comme il faudrait un autre capitalisme, d’autres rapports marchands… etc., dans le fond il faudrait d’autres hommes, plus gentils et tout irait bien dans le meilleur des mondes.

L’homogénéisation des savoir-faire

Le monopole industriel de quelques Etats/Nations ne serait pas tombé si les frontières n’avaient été abolies que pour le capital, s’il n’y avait pas eu homogénéisation au niveau mondial des techniques de travail, des savoir-faire technologiques, donc de la productivité du travail, s’il n’était pas devenu impossible d’empêcher ou de freiner la marche du savoir vers sa qualité de patrimoine de l’Humanité, et si la bourgeoisie n’avait pas pu pénétrer quasiment sans résistance dans le ventre mou du rapport dit « de gauche » au travail. Certains ne veulent pas voir la spécificité de la mondialisation actuelle, qui ne se réduit pas à certains domaines particuliers, par exemple une partie du capital, mais qui est achevée, s’étendant à tous les domaines de la vie économique et politique, qui est aussi une homogénéisation au niveau mondial du travail et du monde des travailleurs.

Au début du 20e siècle, la mondialisation était une libre circulation du capital limitée par la localisation des entreprises industrielles, donc la fixation du capital idoine dans sa fonction de capital industriel et l’exclusivité du savoir-faire technique des travailleurs aux lieux d’implantation des entreprises. Aujourd’hui la mondialisation comporte la libre circulation du capital, mais sans la stabilisation locale des implantations industrielles et l’exclusivité des savoir-faire technologiques dans les citadelles industrielles. Cette exclusivité protégeait et fixait relativement l’emploi des travailleurs, ils avaient l’impression d’en avoir le monopole. Aujourd’hui le savoir-faire technologique est partout dans le monde, de plus grâce aux techniques informatiques il est en tout temps immédiatement transportable et communicable.

L’homogénéisation sur le plan mondial des savoir-faire technologiques est un facteur essentiel parce qu’elle a levé le dernier obstacle sur le passage de la société industrielle à la société financière. Elle caractérise aussi cette transition. Avec la disparition des limites obligeant les entreprises et le capital à se fixer dans les lieux spécifiques du savoir-faire des travailleurs, le capital se libère non seulement de ses liens à l’entreprise, mais aussi désormais de ses liens territoriaux, il erre alors à la recherche de la misère du monde, s’y fixe un moment pour y exploiter le travail tant qu’il est moins cher… et il repart dès qu’il trouve encore moins cher.

Dans ce cadre, les travailleurs n’ont plus aucun choix, pour garder le ‘privilège’ de travailler, il faut des emplois, ils doivent donc détruire leur situation de relatif privilège renchérissant leur travail, ils doivent travailler pour toujours moins cher, les bourgeois disent « baisser le coût du travail ». L’action syndicale en perd sa force. Elle était basée sur le lobbying de catégories particulières de salariés visant à augmenter le prix de leur travail, elle n’est plus une réponse viable, au contraire elle fait fuir le capital, celui-ci part librement, avec armes et bagages (lire « capital et usines »), où le travail est le moins cher.

Un monde s’est donc écroulé, celui de la société industrielle, rien ne le remplace dans l’imaginaire des travailleurs. Que valent les meilleures conquêtes lorsque seule une minorité de travailleurs ‘privilégiés’ peuvent en profiter ? Qu’elles sont donc fragiles et précaires face aux décisions aveugles de représentants d’actionnaires scotchés à leurs indices boursiers ! La mondialisation a révélé aux travailleurs que les dernières marges de manœuvre qu’ils avaient encore dans le capitalisme à son stade industriel ont quasiment disparu. Ce sont désormais les racines du système qu’il faut attaquer, pas ce qui les démasque. Cette révélation, l’extrême gauche la fuit, elle l’obligerait à penser autrement ou à sombrer. Un autre imaginaire basé sur l’homogénéisation au niveau mondial des savoir-faire naîtra un jour. Lequel ? Toute la question est là.

Les valeurs inversées

La disparition des confinements ‘nationaux’ ou locaux des savoir-faire technologiques fait la mondialisation différente de celle du début du 20e siècle. A l’époque, elle était une pure circulation de capitaux, des éléments virtuels de la production sociale, aujourd’hui elle est une circulation du capital avec ses attributs matériels, les entreprises et les travailleurs. Cela est la source du basculement d’un rapport où le travail semblait encore être une marchandise spéciale [4], à l’intercession de la faculté de faire humaine [5] et de la marchandise, à un rapport où le travail est une simple ‘énergie’, « force de travail » dit-on, marchandise exploitable subissant le sort de tout produit marchand, perdant de sa ‘valeur’ lorsque abondante, sans aucune valeur lorsque ‘non demandée’. Dès lors tout se passe comme si le travail était une aumône des capitalistes et que les travailleurs ne créaient pas de surplus social, mais profitaient de la bonté des capitalistes !

Un tel basculement des valeurs est indispensable à la survie du capitalisme. Pas uniquement parce qu’il a besoin de garder le réservoir de pauvres aussi important que possible pour exploiter plus ceux qu’il emploie, mais surtout parce que la création de richesses par le travail est devenue tellement facile qu’il faut tourner la proposition à l’envers. Sans cela tout le monde assimilerait richesse et travail et le crochet par le capital apparaîtrait superflu.

Selon ce basculement des valeurs le travail ne serait pas la richesse, il n’en serait qu’un agent chosifié, la richesse n’existerait par conséquent pas en chaque travailleur sous forme de faculté de faire, mais sous forme désincarnée, comme don du ciel et uniquement lorsque le capital lui donnerait vie. Certains hommes seraient élus, choisis par le ‘Tout Puissant’, sur terre représenté par le capitaliste, pour sélectionner la force de travail nécessaire, en organiser la mise en œuvre et s’en approprier le résultat. Ce processus d’appropriation escamote le rôle du travail en tant que richesse sociale. [6] Tout se passe, et cela est fortement renforcé sous la domination du capital financier, comme si l’étape production pouvait être abolie, comme si le fait d’avoir du capital se suffirait à lui-même, l’argent produirait l’argent.

De là la sacralisation du droit de propriété. Une crapulerie morale vis-à-vis du travail et du travailleur devient une vertu. L’exploitation d’autrui est présentée comme une charité de la classe des propriétaires ; ce serait grâce à elle que les exploités, les travailleurs suffisamment futés pour bien se vendre, souvent présentés comme les personnes les plus ‘méritantes’ d’une classe par définition paresseuse, pourraient survivre. Dans ce cadre les travailleurs apparaissent comme des charges. Quasiment insatiables et toujours vindicatifs, ils feraient face aux capitalistes/propriétaires qui seraient la vraie source des revenus (re)distribués. Les travailleurs sélectionnés devraient être heureux de parfois rencontrer un riche qui les emploie !

Travail et mondialisation

C’est dans ce processus de désincarnation du travail, de sa séparation schizophrénique de celui qui le porte, que la mondialisation actuelle se développe, mais elle n’en est pas l’agent. Ce processus se développerait aussi sans elle. La mondialisation n’a fait qu’abolir les frontières du travail, le faire apparaître telle qu’il est, présent en abondance et de qualité équivalente partout où il y a des hommes.

Ce n’est non plus pas la mondialisation qui est la cause de la ‘déterritorialisation’ du travail, qui le réduit à une notion abstraite, non liée au travailleur de chaire et d’os et à une entreprise fruit d’une œuvre commune et d’un savoir-faire spécifique. Le capital nivelle le travail, en passant par son sas le travail cesse d’être faculté de faire des travailleurs toutes égales et chacune différente, à mettre en œuvre là où les travailleurs sont, mais il devient marchandise à exploiter là où le travail est le moins cher, et c’est partout, parce que partout des travailleurs doivent gagner leur vie. Pour eux le choix implicite de la concurrence n’existe même pas puisque tous doivent être moins chers, donc plus pauvres. Ce n’est par ailleurs pas à cause de la mondialisation que les capitalistes achètent le travail là où il est moins cher, mais contraints par la mécanique impersonnelle, systémique, de la compétition que chaque capital idoine livre contre tous les autres pour être rentabilisé.

Le capital n’est pas l’agent de l’homogénéisation au plan mondial du savoir, il ne fait qu’en profiter de manière opportuniste. Autrefois l’ancrage régional des usines était lié au savoir-faire technique exclusif des travailleurs des régions dites industrialisées, il limitait la mobilité de l’instrument de production. Aujourd’hui l’homogénéisation des savoir-faire permet une mobilité sans limite des instruments de production, les usines peuvent être transférées en tout temps. Le seul critère frein serait le coût du déménagement, un critère qui pèse peu face à la perspective de décupler les taux d’exploitation du travail.

Le cadre nouveau est donné, il crée des nouvelles conditions : l’argent, le capital ‘voyage’ à la vitesse de la lumière, le travail est homogène partout où il y a des hommes, l’usine court après le travail à bas prix, elle y est contrainte parce que le capitalisme à son stade financier l’a réduite à un produit soumis à l’avidité des spéculateurs.

Ce n’est pas l’homogénéisation des savoirs au niveau mondial qui intensifie l’activité des spéculateurs. Certes ceux-ci, comme les vautours sur leur charogne, planent sur les usines où qu’elles soient dans le monde, ils les guettent comme des proies, et ils s’en repaissent, les dépècent avant d’en rejeter les déchets, mais chercher la cause réelle de ces phénomènes dans la mondialisation serait vain parce qu’elle est ailleurs, elle se trouve dans la baisse tendancielle du taux de profit qui alimente une lutte intra capitalistes de plus en plus impitoyable pour y avoir accès.

Que dans la société capitaliste l’argent soit l’incarnation du travail, qu’il s’y substitue dans sa métamorphose en capital investi en forces productives en général, dans la force de travail en particulier, ne doit non plus pas mener à se tromper de cible, en réalité la mondialisation des savoirs enlève un privilège en l’étendant à tous, mais elle ne fait pas d’elle l’agent de la crise sociale aujourd’hui observée. Au contraire, c’est ce qui n’est pas homogénéisé, donc pas mondialisé dans le travail, son prix, qui attise toutes les convoitises capitalistes, ce sont les différences de ce prix qui accélèrent les mouvements spéculatifs. Les différences de ce prix ne sont elles-mêmes pas dues à l’homogénéisation des savoirs au niveau mondial, mais au mode marchand le déterminant. Le capital va nécessairement là où ce prix est le plus bas et il en sera ainsi tant que sa rentabilisation, c’est-à-dire le profit, sera l’enclencheur de la mise en œuvre du travail.

Toute cette systémique creuse la même contradiction, celle entre le capital, qui ne s’accumule que s’il transforme le surplus social en profit, celui-ci étant la seule forme de surplus reconnue, et le travail qui ne s’échange et trouve un sens que s’il donne à chacun les moyens d’en enclencher la mise en œuvre. Le travail mène à l’homogénéisation sociale, le capital mène au creusement sans fin des écarts de revenus et à une sélection accrue des travailleurs. Mais dans cette société il est le seul enclencheur de la mise en œuvre du travail !

De là le piège : la social-démocratie croît qu’investir du capital est égal à créer du travail, alors qu’investir du capital ne crée que des emplois. Le capital ne crée donc pas de travail, mais il emploie au sens utilitaire la force de travail faisant fonctionner son capital, c’est-à-dire, aujourd’hui dans le cadre de la société financière, il réduit les travailleurs au rôle d’accessoires de sa machine captatrice de profit. Le travail quant à lui n’a pas besoin d’être créé, il existe en chaque homme et femme sous forme de faculté de faire.

La social-démocratie tombe dans tous les pièges, elle est comme prise dans une souricière, parce qu’elle se soumet au concret, à l’existant, sans le critiquer, elle assimile travail à emploi capitaliste. Si elle acceptait de remettre le monde à l’endroit, elle verrait que les besoins devraient déclencher la mise en œuvre des facultés de faire, et que ce processus de mise en œuvre du travail créerait les moyens de signaler les besoins ultérieurs. Elle verrait que facultés de faire et besoins forment un couple dialectique, que le rapport social devrait réguler la mise en œuvre des premières dans le but de satisfaire les seconds, et que ceux-ci motiveraient la mise en œuvre des premières.

Le concept « l’argent crée le travail » ou, lorsque l’argent est utilisé comme capital, l’argent est le travail, ne signifie pas seulement que le travail est chosifié, qu’il devient marchandise sous forme de capital/travail, mais surtout que le travail n’existerait que lorsque des gens ont de l’argent en trop à transformer en capital. Le travail ne serait plus possible sans surplus préalable, alors que celui-ci dépend précisément de celui-là. La fantasmagorie des débuts du capitalisme montrant les gens devenant riches grâce à leur dur labeur s’écroule pour laisser la place à l’absurde : tu ne travailleras que si quelqu’un qui a de l’argent en trop a besoin de toi. Les personnes sans argent, qui devraient pouvoir s’en procurer par leur travail, n’auraient l’espoir d’être intégrées un jour que si les personnes les plus riches, celles qui ont trop d’argent, les sélectionnaient pour les exploiter.

Dans ce cadre, contrairement à ce qui se passait parfois dans le capitalisme industriel, il est vrai sous les poussées du mouvement ouvrier, la participation des travailleurs aux gains de productivité est devenue impossible. Toute amélioration du bien-être général devient illusoire, les écarts entre riches et pauvres se creusent toujours plus, les conditions de mise en œuvre du travail se dégradent et les maigres garde-fous contre la précarité (maladie, invalidité, vieillesse, etc.) liée à la condition humaine disparaissent.

Levons encore une dernière ambiguïté, ce n’est pas la mondialisation qui réduit les marges de manœuvre ou les autonomies nationales, mais le rôle attribué aux Etats/Nations au stade de domination du capital financier, celui de captateurs du profit produit au plan mondial. Cette fonction les contraint à garantir leurs conditions de compétitivité. Le but est au minimum le taux de profit moyen, mais idéalement chaque capitaliste aimerait à la fois profiter du prix très bas de la force de travail dans le monde en général et des prix très élevés possibles dans les anciennes citadelles industrielles. C’est cela qui fait disparaître l’essentiel des marges de manœuvre nationales.

La mondialisation change les conditions de lutte du monde du travail

Si le passage de la société industrielle à la société financière a produit une nouvelle caste dirigeante au sein de la bourgeoisie, la caste financière, la mondialisation a essentiellement touché le monde du travail. Elle achève un processus entamé lors de la prise du pouvoir du capital financier, l’affaiblissement de l’aristocratie ouvrière qui était la base sociale sur laquelle la social-démocratie s’appuyait pour imposer les réformes. La mondialisation achève de briser cet édifice, ce qui met la classe travailleuse devant un nouveau défi : sa libération ne sera pas assurée par l’addition pacifique de différentes réformes du capitalisme, mais elle passera par la lutte pour une nouvelle systémique productive et sociale, un autre modèle de développement. Les travailleurs doivent désormais ‘penser révolution’, dès aujourd’hui les éventuelles réformes doivent devenir des moments du processus révolutionnaire, c’est-à-dire des moments qui révolutionnent les relations sociales.

Comment en est-on arrivé là ?

Premièrement, la société financière a été le fruit d’un processus d’autonomisation du capital par rapport à ses objets industriels, donc par rapport à la production sociale. Cette autonomisation résulte elle-même de la suraccumulation de capital, un effet mécanique de l’exploitation des travailleurs. Ne trouvant plus suffisamment de points de chute rentables dans les objets industriels le capital s’est mis à planer au-dessus d’eux, puis à s’approprier des activités sociales qui jusqu’alors lui échappaient relativement.

Deuxièmement, la suraccumulation produisit une contradiction ‘sans issue’ en dehors d’une autodestruction cannibalesque non seulement périodique, mais continue de capital. Cette contradiction est le produit mécanique de la modification de la composition organique du capital, non seulement dans des branches particulières, mais dans l’ensemble des branches de la production sociale. Cela mène à une distorsion déjà observée par Marx entre la masse de l’ensemble du capital à rentabiliser par une part de plus en plus réduite de capital dit variable, celui qui finance l’activité sociale, distorsion qui mène nécessairement à un phénomène pervers, la baisse tendancielle du taux de profit.

Troisièmement, encore sous l’emprise des politiques ou idées keynésiennes, la bourgeoisie tenta de répondre dans un premier temps par une forte inflation, puis, voyant que celle-ci baissait la valeur du capital lui-même, était donc un auto goal, dans un deuxième temps elle conclut que son salut passerait par l’intensification de l’exploitation de la force de travail. Cette réponse n’était pas une des réponses ‘à choix’ dans un large éventail, mais la seule possible, elle s’imposait comme une logique systémique incontournable.

Quatrièmement, le libéralisme était la seule politique permettant de profiter pleinement des ‘vertus’ marchandes, tant en ce qui concerne le prix de la force de travail continuellement sous pression et la sélection des travailleurs de plus en plus drastique, que la sélection du capital qui sera détruit. Il s’imposa sans partage. Il força toutes les forces politiques, y compris celles dites « de gauche », à s’articuler par rapport à lui, c’est-à-dire à n’être qu’une de ses variantes.

La mondialisation n’est pas une politique

Pour comprendre la mondialisation, il ne faut pas la considérer comme une politique, mais comme un état de fait qui s’impose par lui-même. Elle résulte du savoir humain, de la rapidité avec laquelle il circule, et non de la volonté politique de la bourgeoisie. Le savoir humain rend la mondialisation incontournable, celle-ci est comme celui-là, elle est un réel, elle appartient désormais au patrimoine de l’humanité sur lequel le concret, les manipulations humaines, viennent se greffer. Le capital lui aussi court après la mondialisation pour l’affubler de ses caractéristiques. Cela, la gauche ne l’a pas compris. Elle considère la mondialisation comme une des politiques possibles, un choix de la bourgeoisie, alors qu’elle est beaucoup plus, elle est un état de fait sur lequel les rapports sociaux greffent et imposent leur concret, ils lui donnent leur image, mais quelle que soit cette image, la mondialisation restera parce qu’elle reflète l’état du savoir humain.

Certes aujourd’hui la mondialisation reçoit les stigmates de la bourgeoisie, elle prend donc la forme et le contenu de la classe dominante, mais s’ils s’organisent et créent leur propre modèle, demain elle recevra les stigmates de l’organisation sociale des travailleurs coopérants.

La mondialisation est instrumentée par la classe dominante, c’est un fait. Ceux ou celles qui croient que la bourgeoisie sera au pouvoir pour l’éternité la voient tout naturellement comme une simple étape de ce pouvoir, comme un instrument ‘à prendre ou à jeter’ selon les humeurs ou les circonstances. De ce fait, ils essaient de retourner le sens de l’Histoire, de retourner au temps où le savoir humain n’était pas encore homogénéisé au plan mondial.

Selon cela la mondialisation ne procèderait pas du savoir en tant qu’acquis humain, mais d’une politique de classe. C’est une approche subjectiviste et sophistique, comparable à l’approche du travail lui aussi décrit comme une chose du capital. Selon ce point de vue le travail ne serait pas une faculté humaine, mais une punition infligée aux travailleurs parce qu’ils se seraient servis à l’arbre de la sagesse. La mondialisation ne découlerait pas non plus du stade universel atteint par le savoir, celui-ci étant définitivement entré dans le patrimoine de l’humanité, mais elle serait une invention diabolique de la classe dominante, donc nécessairement un cauchemar pour les travailleurs. Elle serait historiquement réversible.

Le fait que la gauche appréhende la mondialisation comme un choix politique de la bourgeoisie est le reflet de son incapacité de comprendre le travail et le monde du travail, partant les phénomènes de la systémique capitaliste, ce qu’elle nomme les « grands problèmes de société » : les flux migratoires, l’emploi, l’exclusion sociale, la précarisation généralisée et son petit frère, la concurrence exacerbée, la nature des classes, leur composition interne et leurs contradictions, etc. sont tous des thèmes qui devraient être appréhendés à partir de la mondialisation, étant entendu que celle-ci n’est plus une circonstance parmi d’autres, mais est devenue un fait historique qui influence et désormais influencera la marche de l’Histoire.

Implicitement la gauche ramène tout à l’Etat/Nation qui, lui-même, était une des politiques possibles dans le cadre du capitalisme, le monde était effectivement géré par le biais des Etats/Nations. Elle y voit une dimension plus accessible, correspondant mieux aux besoins individuels et à la condition grégaire de l’être humain, à son besoin d’enracinement. Ce faisant, elle nie l’universalité du savoir humain d’où procède la mondialisation.

Alors que la droite gère la mondialisation en privatisant le savoir, en faisant de lui un enjeu de classe, et en y adaptant sa conception de l’Etat/Nation, un Etat fort, capable de maintenir l’ordre dans un monde de plus en plus chaotique, la gauche imagine des solutions de repli, rêve à la préservation d’acquis, ceci jusque dans son attitude vis-à-vis de la mondialisation qu’elle présente comme un phénomène réversible. Elle refuse de partir de l’universalité du savoir pour construire son projet, mais elle imagine des scénarii de recul adaptés à la dimension étriquée d’un savoir local et partiel. Lorsque malgré tout des phénomènes découlant directement de la mondialisation la rattrapent, ce qui modifie fortement certaines conditions objectives de son intervention, elle préfère ne pas les voir et continuer à déclamer ses vérités éternelles. Cela est particulièrement visible en ce qui concerne les phénomènes (qu’elle désigne souvent comme « problèmes ») migratoires.

Le message des travailleurs

Le monde syndical n’aborde jamais la mondialisation en partant du savoir humain, est-il toujours réservé à quelques privilégiés ou est-il mondialisé ? Il ne lui vient pas à l’idée qu’aujourd’hui les moyens de communication dépassent largement les frontières, que les idées et le savoir voyagent à la vitesse de la lumière et non au rythme des pas de l’homme. Il ne tire pas les conséquences du fait que la circulation du capital ne se laisse plus brider par les frontières mises en place par les hommes, qu’il serait par conséquent ‘peut-être’ judicieux que les travailleurs puissent aussi circuler partout librement. A la place de cela le monde syndical se replie frileusement dans son cocon nostalgique. Il abandonne ainsi le beau rôle au capital, celui de locomotive du progrès se développant audacieusement sur la base du génie humain. Ainsi, pourtant conservatrice et pingre, la bourgeoisie apparaît comme une force dynamique repoussant les limites de l’ignorance humaine alors que les travailleurs apparaissent comme pétrifiés dans leurs acquis et regardent les avancées du savoir avec méfiance.

Si elle était à leur écoute la gauche comprendrait que les travailleurs veulent une solution qui réponde à la mondialisation. Laquelle ? Ils attendent qu’elle propose des solutions crédibles.

Pour qui sait lire leur message, les travailleurs apparaissent extrêmement lucides. Ils voient le processus qui rend les arbitrages entre eux et les capitalistes inopérants. Ils voient la contradiction sans issue que crée le processus divergent entre la circulation des travailleurs et celle des emplois capitalistes.

Selon ce processus, à la recherche du confort matériel relatif des pays dits « développés » la force de travail fuit les bas salaires pratiqués dans les pays dits « sous-développés » ; simultanément, en quête de main-d’œuvre toujours moins chère, les emplois capitalistes, se raréfiant relativement, font la trajectoire inverse, ils émigrent dans les pays sous-développés. [7]

En voyant certains travailleurs des anciennes citadelles industrielles voter à droite, alors que la plupart d’entre eux soit s’abstiennent, soit n’ont pas le droit de vote, la gauche croit que les travailleurs auraient tranché contre la libre circulation, partant contre celle du travail.

Les travailleurs n’ont en réalité rien tranché, ils verraient plutôt le contraire de ce que la gauche fait, à tout prendre à la place de perdre leur temps à défendre des acquis, ils préfèreraient être libres de circuler et que les emplois les suivent là où ils vont, là où ils pourraient exprimer leurs besoins. C’est ce qu’ils espèrent en émigrant… et c’est cela qui devrait inspirer les propositions de gauche, que les emplois ne suivent pas le capital, mais suivent les besoins.

Les travailleurs savent pertinemment que les flux migratoires résultent aujourd’hui de l’« économie concrète », c’est-à-dire d’inégalités de développements dont le capitalisme se nourrit, et non d’un choix des travailleurs. En attendant une vraie réponse de gauche c’est sans illusion que certains s’accrochent encore aux acquis. Une minorité d’entre eux, sans doute la plus crétinisée, les travailleurs qui votent à droite, estiment que la garantie de ces acquis semble aussi bien, voire mieux assurée par la droite nostalgique que par la gauche elle aussi devenue nostalgique. La solution préconisée tant par l’une que par l’autre, la protection des marchés du travail nationaux, étant identique, pour la garantir la droite, voire l’extrême droite leur paraît plus efficace que la gauche. C’est pour cela que les travailleurs qui ne s’abstiennent pas encore, une minorité nostalgique de l’ancienne aristocratie ouvrière, votent parfois à droite, alors que la grande majorité ne vote pas, de ce fait ignore de plus en plus la gauche.

Pourtant les contradictions s’accentuent

Depuis le début des années 2000 le mouvement contradictoire entre l’emploi capitaliste qui se libère de ses vieilles attaches nationales et les travailleurs qui fuient la misère s’est accéléré. L’une après l’autre les entreprises financièrement les plus ‘saines’ abandonnent leurs centres de production européens, Nord Américains ou japonais pour se fixer dans des ‘nouveaux Eldorados’, des endroits où la main-d’œuvre ‘libre’ (au sens de dépouillée de tout) est tellement abondante que pour avoir un emploi tout le monde, ou presque, devrait accepter des salaires voisins, bien souvent inférieurs au minimum vital.

Cette nouvelle situation rend la négociation du prix de la force de travail pratiquement impossible. Il contraint à accepter des baisses du ‘coût’ du travail dans les pays du Nord, sans pourtant créer des conditions de négociations favorables pour les travailleurs du Sud. Une paupérisation croissante dans le Nord et une exploitation sans vergogne dans le Sud deviennent alors la règle. Au Sud, où les emplois immigrent, la main-d’œuvre est tellement abondante que les espoirs d’y voir la situation des travailleurs s’améliorer sont quasiment nuls. Cela n’y crée donc pas de marchés [8] mais rétrécit ceux du Nord.

Il ne faut pas chercher plus loin les causes de l’apparente résignation qui semble installée chez les travailleurs des deux côtés de l’hémisphère. La mondialisation semble être l’arme absolue du capital, une arme qui procurerait une supériorité telle que seule la soumission paraît raisonnable. C’est très précisément ce qui n’est pas homogénéisé au plan mondial, les différences de niveaux de salaires, qui fait la force du capital. La gauche ne le remarque pas. Envers et contre tout elle s’enferme dans ses solutions traditionnelles, l’élaboration de doléances faites à leurs capitalistes nationaux. Cette stratégie avait une pertinence déjà très aléatoire dans la société industrielle, aujourd’hui elle conduit à la résignation de la partie la plus importante des travailleurs. En insistant, la gauche perd toute crédibilité et toute force. Plus encore, lorsqu’elle ne place pas ses revendications dans un cadre autre, dans un autre modèle de société, elle essaie désespérément de prouver que le cadre capitaliste laisse tout ouvert, que tout y serait possible – avec un peu plus de lutte évidemment ! – alors que la bourgeoisie elle-même explique que plus rien n’y est possible.

Les contradictions dans la systémique capitaliste s’approfondissent inexorablement. La victoire du capital financier réduit la base sociale objective du capitalisme, ce qui devrait augmenter celle de la révolte subjective des travailleurs. Si un projet crédible voyait le jour, les révoltes pourraient se transformer en révolution, c’est-à-dire en lutte pour ce projet.

Alors que le capitalisme industriel disposait d’une sorte de base sociale y compris parmi les travailleurs, l’ouvrier professionnel voyant son statut s’améliorer lentement sous l’effet des politiques inspirées du ‘New Deal’ en était le symbole, le capitalisme financier la détruit. La gauche devrait interpréter cela comme une chance, la base sociale de la bourgeoisie se rétrécit et les contradictions entre ses composantes s’accentuent, elle s’affaiblit donc. « La gauche devrait par conséquent se renforcer » dira-t-on. Pourtant elle s’affaiblit… alors que, de plus en plus empêtrée dans ses contradictions, la droite paraît se renforcer !

Son acceptation non critique de la mondialisation, le fait qu’elle la considère comme résultat de manipulations de la frange dominante de la bourgeoisie, font que la gauche passe à côté des contradictions qu’elle ouvre dans cette classe, visible premièrement entre capitalistes financiers et capitalistes industriels, mais aussi dans la désolidarisation de la petite bourgeoisie de plus en plus précarisée dont de nombreux segments (petite et moyenne paysannerie, petits commerçants, artisans, etc.) sont aujourd’hui objectivement rejetés dans la classe travailleuse. A la place de ce quasi éclatement de la bourgeoisie la gauche voit la mondialisation comme un élément essentiel du renforcement de la classe capitaliste. Elle interprète la réalité, elle en inverse les données.

Par voie de conséquence, elle théorise son impuissance, la révolution, il ne faut pas en parler puisque les travailleurs ne comprennent pas la légitimité des revendications les plus mesurées. Croyant que le scepticisme des travailleurs à l’égard de la lutte économique serait une preuve de divisions accrues, elle ne peut pas voir ce qui se passe réellement au sein de la classe travailleuse, elle ignore donc les facteurs potentiellement unificateurs, révolutionnaires, représentés dans la mondialisation.

Les frontières tombent une à une, ce qui coupe l’herbe sous les pieds des chauvinismes nationaux ; les savoir-faire s’homogénéisent, ce qui ouvre la possibilité d’une stratégie mondiale de lutte contre la précarité ; les ressources naturelles s’épuisent, ce qui montre qu’un autre rapport de l’homme à la nature est indispensable ; les méthodes capitalistes d’exploitation de l’environnement conduisent à un collapse économique, ce qui, pour lutter contre ce collapse, remet un autre rapport au travail au premier plan ; les luttes corporatives deviennent moins efficaces, voire stériles, ce qui rend incontournable la lutte d’ensemble, pour un autre monde ; l’exploitation capitaliste du travail crée la misère, la précarité et l’exclusion, ce qui montre la nécessité d’autres formes plus efficaces et inclusives de mise en œuvre du travail ; après la catastrophe humaine de plus en plus patente produite par la parcellisation/division capitaliste du travail et la hiérarchie de plus en plus insoutenable qui pèse sur les travailleurs, la coopération se présente comme seule alternative. La liste pourrait être allongée à l’infini, toucher toutes les facettes de l’activité humaine.

La gauche n’en a cure, elle continue d’expliquer que l’aménagement du capitalisme est la seule issue possible. Elle voit un renforcement de la bourgeoisie là où il y a affaiblissement. Face à cette stérilité théorique, cet aveuglement, certains ouvriers [9] réagissent en votant parfois pour l’extrême droite, en souvenir du bon vieux temps et parce que ces formations politiques leur paraissent plus crédibles que celles de gauche lorsqu’elles préconisent un retour à l’Etat/Nation. Enfermée dans ses stratégies électoralistes une partie de la gauche ne voit que cette catégorie d’ouvriers, elle cherche alors à les conquérir en les flattant, en se mettant à leur niveau, finalement en disputant ce terrain à l’extrême droite.

Ces tentations d’extrême droite sont d’une part des votes sanctions d’une partie de l’ancienne aristocratie ouvrière contre les libéraux, une réaction spontanée, non réfléchie, d’autre part des signaux à la social-démocratie de plus en plus ressentie comme alliée objective de la bourgeoisie [10] . Elles concrétisent une frustration, mais elles restent l’arbre qui cache la forêt.

La gauche l’ignore, l’essentiel de l’attitude des travailleurs se concrétise dans l’abstention, c’est donc derrière elle que se cache le vrai message de la majorité des travailleurs. Ceux qui ne veulent pas entendre le message décrètent que l’abstention résulterait d’un ‘je m’en foutisme’ coupable ou de la soumission à des propagandes liberticides et individualistes bourgeoises. S’ils voyaient plus loin ils devraient se remettre en cause. En réalité derrière l’abstention se cache la défiance, souvent le rejet du type bourgeois de démocratie. Dans leur majorité les travailleurs qui aujourd’hui s’abstiennent sont d’une grande rigueur, au sujet des rapports de travail, ils ignorent les syndicats parce que ceux-ci restent dans la logique du travail chosifié, marchandisé ; sur l’organisation de la vie sociale, ils ignorent les institutions, et ils voient l’Etat avec une méfiance accrue de plus en plus justifiée.

Cette apparente indifférence de la majorité des travailleurs ne peut être interprétée comme une preuve de renforcement de la bourgeoisie, mais comme un reproche silencieux fait à la gauche. « Vous n’avez pas de projet crédible, de gauche » disent ces travailleurs. Leur apparente indifférence révèle une très grande lucidité. En effet, l’extrême droite est inacceptable tant moralement que politiquement et la gauche n’offre pas d’alternative, l’indifférence est dès lors la politique la moins nuisible, elle est une position d’attente sur les premiers éléments d’une réponse crédible, libératrice.

La pierre sans cesse rejetée dans le jardin des révolutionnaires

La faillite de la gauche est particulièrement visible dans son positionnement face aux ‘problèmes’ des migrations de travailleurs. La social-démocratie ne l’analyse que sous l’angle moral, ce qu’elle appelle la lutte contre la xénophobie, jamais sous l’angle de la mécanique économique qui en est la source. Elle exige alors des lois permissives déconnectées de la ‘réalité économique’, non explicables. Plutôt que de démonter les mécanismes en œuvre et de fonder ses prises de positions sur la recherche de l’unité de classe en vue de la lutte pour une autre société, la social-démocratie défend la compétitivité et le libéralisme, elle participe ainsi à la montée des chauvinismes. Elle se met ensuite à la remorque de la droite libérale pour soi-disant ‘lutter contre l’extrême droite’. Ce faisant, elle avale sans critique le pharisaïsme des libéraux retranchés derrière le principe − bien théorique dans leur société − de la libre circulation des travailleurs. [11] C’est pourquoi lorsque cette liberté peut être acquise, même partiellement, l’occasion doit être saisie. C’est elle qui crée les conditions d’une unification ultérieure des travailleurs sur le plan mondial. [12]

Les travailleurs ne voient (et vivent) qu’une chose : la concurrence inter capitalistes accrue qui, évidemment, a des conséquences sur les conditions de négociation de leur force de travail, ce que certains désignent faussement dans la locution « mise en concurrence des travailleurs ». Le durcissement de la concurrence entre capitalistes est la véritable cause de la disparition des marges de manœuvre de négociation observable sur le plan syndical. Il mène aussi au grignotage des acquis de la mutualisation conquis pendant les ‘Trente glorieuses’. La concurrence entre capitalistes résulte de la lutte de chacun pour son profit individuel, elle ne mène pas à ladite « mise en concurrence des travailleurs » mais à leur précarisation, à l’exclusion d’un grand nombre d’entre eux.

Mise en regard de la lutte pour le profit la réaction spontanée de certains travailleurs, s’opposer aux flux migratoires, tant des emplois en direction des pays dits « sous-développés », que des travailleurs en direction des pays dits « développés », est contre productive, elle divise les travailleurs, il faut donc la combattre sans concession. De plus, ce type de réaction escamote les vraies causes des attaques aux acquis. [13]

Le durcissement des relations sociales ne peut se combattre par la seule dénonciation, il faut la combattre dans les faits, par la lutte pour le projet d’une autre société. En ce sens l’apparente indifférence de la majorité des travailleurs est non seulement une preuve de maturité politique face aux réactions spontanées de la minorité se commettant avec l’extrême droite, mais elle est d’une grande intelligence et la preuve d’une tenace patience. Elle rejette sans cesse la pierre dans le jardin des révolutionnaires, l’élaboration du projet de classe doit avoir la priorité. « Il n’y aura plus d’expérience non contrôlée, de délégations de pouvoir, la ‘révolution’ se fera sur la base d’un projet clairement formulé et contrôlable » disent ces travailleurs. C’est eux qu’il faut écouter, pas la minorité des nostalgiques. En attendant, l’indifférence de la majorité des travailleurs se prolongera, le temps qu’il faudra.

Ces dernières années les luttes contre les transferts de production se sont multipliées. Elles ont cependant été bien isolées, leurs résultats quasiment nuls. Les écarts entre les salaires au Nord et au Sud sont tels que pour un groupe capitaliste entretenir un site de production pendant quelque mois, en guise de plan social, pour le mettre ensuite en faillite plus tranquillement, a cessé d’être un problème. La preuve faite que le site de production n’est pas viable (la logique financière capitaliste le prouve facilement !) des ‘plans sociaux’ accompagnent les licenciements. Les organisations syndicales présentent ces plans comme autant de succès, les employeurs les approuvent pour montrer leur ‘humanisme’. C’est tout à leur avantage, cela agrée l’illusion que la ‘lutte des classes’ − « menée sur des bases démocratiques et dans le but de leur conciliation » disent-ils − est toujours possible. Simple feuille de vigne qui cache mal la nudité !

Cela referme le piège dans lequel la gauche se laisse prendre, mais ne dupe pas ou plus la majorité des travailleurs… Certes le désespoir, la colère, et bien souvent la bêtise, jettent certains d’entre eux sur les travées de l’extrême droite, mais il ne s’agit que d’une minorité, la majorité attend que la vie reprenne le dessus, et la vie c’est aller dans le sens de l’Histoire… Celle-ci ne recule jamais longtemps !

A la place de se contenter de flatter les derniers travailleurs [14] qui se battent encore dans les anciennes conditions, celles de la société industrielle, de l’avant mondialisation, la gauche devrait agir à partir du réel : l’homogénéisation mondiale de la productivité du travail met objectivement hors course les protections nationales de l’emploi salarié, toute stratégie basée sur la défense de privilèges est à terme contre produisante. Elle devrait raisonner à partir de cette donnée et construire sur d’autres bases. A la place de chercher des petites niches pour les luttes revendicatives dans l’ombre du capitalisme, elle devrait s’appuyer sur le travail, la faculté de faire des hommes aujourd’hui homogénéisée au plan mondial, et examiner comment et pourquoi elle serait mise en œuvre dans un autre projet de société, comment dans la société post capitaliste les hommes produiraient et échangeraient.

Depuis les expériences russe et chinoise dites « du socialisme réel » l’appel sans consistance et sans contenu à une société socialiste ne suffit plus. Les travailleurs ont besoin de beaucoup plus qu’un simple changement de propriétaires de capital, ils veulent savoir comment fonctionnera la société sans capital.

[1] L’extrême gauche oublie que le protectionnisme n’est efficace que si la force brutale est là pour l’assurer. C’est pour cette raison que les Etats-Unis sont protectionnistes, à un point tel qu’ils n’hésitent pas à laisser couler leur monnaie pour obtenir des avantages concurrentiels pour leurs industries ou leur agriculture. Les limites mises à la libre circulation des travailleurs sont aussi une forme de protectionnisme pénalisant avant tout les travailleurs des pays les plus faibles et les plus pauvres.

[2] La xénophobie chez les travailleurs est souvent basée sur un réflexe de ce genre. Ils veulent préserver des acquis, et ils voient bien que dans cette société la généralisation de cet acquis est impossible, ils cherchent alors à se battre pour que eux au moins y aient accès.

[3] Il faudrait ici dire « un emploi capitaliste », mais tout le monde, sans exception, estime aujourd’hui que c’est la même chose. Ainsi emploi ou travail rémunéré ne feraient qu’un, ce qui interdit toute projection sur une autre société. Les tenants de celle-ci devraient toujours rectifier la confusion.

[4] Il était en tout cas reconnu comme créateur de richesses et non seulement réduit à un ‘coût’.

[5] Même si les conditions de sa vente étaient déjà marchandes.

[6] La social-démocratie tombe dans le panneau et sur cette base argumente ses revendications d’augmentations salariales. Ainsi l’USS, la principale centrale syndicale en Suisse, dans un article publié au début de l’été 2008. Elle y annonce triomphalement que le travailleur indien ne produirait que 1900 US$ par année, le Chinois 3500, le Slovaque 23100, le Tchèque 25000, l’Allemand 66800 et le Suisse 88100. Elle tend ainsi à faire accroire que le différentiel de productivité du travail serait aussi absurde, alors que ces chiffres ne montrent que la part de la richesse mondialement créée capturée par les différents Etats/Nations, celle-ci étant divisée par le nombre des personnes occupées. Elle ne montre donc que la puissance financière des dits Etats, leur capacité de puiser dans les richesses créées ailleurs, en particulier dans les pays du Tiers-Monde. Elle ne dit non plus rien sur la répartition de ces valeurs captées. En Suisse comme partout dans le monde les écarts de revenus ne font que croître.

[7] Ce processus contradictoire détruit les marchés dans les pays dits ‘développés’ sans en créer dans les pays sous-développés parfois affublés de l’euphémisme « pays en voie de développement » (c’est là une question complètement ignorée par la social-démocratie).

[8] Au sens de ‘développer l’échange social’.

[9] Ouvriers dans le sens étroit du travailleur manuel

[10] Le vote sanction le plus célèbre est évidemment celui subit par Jospin en France lors de l’élection présidentielle en France. Le Pen, l’extrême droite nationaliste, est arrivé en deuxième position, pas loin de la droite libérale représentée par Chirac. Mais cette sanction s’est confirmée lors de l’élection présidentielle suivante où Sarkozy est apparu plus crédible que Ségolène Royal, notamment sur les questions liées au travail.

[11] Cette libre circulation est tendanciellement très limitée par la misère elle-même. Paradoxalement c’est elle qui freine l’émigration des plus pauvres. Pour transiter d’un pays d’Afrique en Europe, il faut beaucoup d’argent que les plus pauvres sont incapables d’amasser. C’est pourquoi les migrations massives restent très régionales, par exemple les travailleurs mexicains passant aux Etats-Unis. Il n’en reste pas moins que le désespoir des populations du tiers-monde est tellement grand que nombreuses sont les personnes risquant leur vie pour émigrer. Elles se heurtent alors à des tracasseries sans fin, restent corvéables et sans droits. La lutte pour leurs droits sera un aspect essentiel de ce qui deviendra une lutte des classes.

[12] Lorsque le principe de la libre circulation des travailleurs a été mis en pratique pour une partie du monde des travailleurs, notamment dans le cadre de l’Union européenne, une partie de la gauche emboîta le pas de l’extrême droite et opposa le principe de la protection des travailleurs autochtones à la libre circulation, comme si l’augmentation de la liberté de circuler pour les travailleurs était la cause de l’augmentation de la « mise en concurrence des salariés ». Cela s’est notamment passé sur le débat de l’adhésion de la Turquie. Le sommet du crétinisme a cependant été atteint en Suisse lors du processus d’élargissement de l’Europe des 15 à l’Europe des 25. Un groupe trotskiste suisse, le MPS, crût bon de lancer un référendum contre les accords bilatéraux conclus entre la Suisse et l’Union européenne sous le prétexte que la libre circulation des personnes prévue dans l’accord n’était pas assortie de ‘mesures d’accompagnement’ suffisantes, sensées protéger les travailleurs en Suisse, pourtant manifestement moins fragilisés. Ce groupe d’extrême gauche n’hésita pas de jouer la liberté des travailleurs et travailleuses parmi les plus fragilisés d’Europe (Polonais, Lithuaniens, etc.) pour obtenir des ‘garanties’ pour les ‘résidents’.

[13] Cette alliance objective d’une partie des travailleurs avec l’extrême droite ne semble heureusement que très tactique, elle se situe dans une sorte de symétrie oppositionnelle, de sanction, face à l’alliance de la social-démocratie et de la droite libérale qui, elle, est très stratégiques.

[14] Leurs luttes souvent très courageuses devraient être insérées dans la nouvelle perspective et non plus être saluées comme la preuve que la lutte économique reste possible même dans le cadre du ‘capitalisme mondialisé’, formulation restrictive utilisée pour escamoter l’actuelle mondialisation, non seulement celle du capital, mais surtout celle des savoirs, de l’homogénéisation des conditions de production. Cette formulation restrictive fait accroire que l’Histoire serait un éternellement recommencement.



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