Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.
Intervention lors d’un débat à Solidarité

Des capitalismes nationaux existent-t-ils encore ?

lundi 28 avril 2014 par Eric Decarro
La question s’est posée lors d’un débat au sein de l’organisation politique solidaritéS. Nous jugeons intéressant de donner ci-dessous l’intervention introductive d’Eric Decarro.

A l’occasion du congrès de solidaritéS, Sébastien Guex et Pierre-Yves Oppikofer avaient élaboré un texte au statut officiel intitulé « la situation du capitalisme suisse ». Ce texte est publié dans le no 210 du journal "solidaritéS".

Nous, c’est-à-dire Christian Tirefort et le soussigné, en avons critiqué certaines conceptions, tout en reconnaissant l’importance de ce type de document qui porte sur l’analyse de la situation. Notre critique figure sous le lien suivant : http://www.travail-et-salariat.org/spip/spip.php ?article35. Nous pensons en effet que les analyses de situation et les orientations stratégiques pour y faire face sont indissociables.

S. et O. ont répondu à nos critiques. Cela nous a donné l’occasion de rectifier certaines de leurs interprétations que nous estimions fausses et d’approfondir nos arguments.

Cette clarification a fait l’objet d’un texte de notre part intitulé « A propos du texte de Sébastien Guex et Pierre-Yves Oppikofer sur la situation du capitalisme suisse ». Dans ce texte nous avons essayé d’étayer nos principaux arguments en citant de nombreux exemples confirmant nos analyses.

Le présent texte se centre sur les principales divergences entre notre argumentation et celle de nos contradicteurs. Il tente de les résumer. C’est un débat qui a des implications : selon la conception affirmée, on tirera des conséquences pratiques qui pourront fortement diverger.

Quels sont les points de divergences ?

1) Nous considérons que le concept de « capitalisme suisse » est problématique. Il ne permet pas de comprendre ce qui est en jeu dans la mondialisation capitaliste actuelle, car le capitalisme est un système mondial qui ne saurait se résumer à l’addition de « capitalismes nationaux ».

Ce concept risque de nous enfermer dans une logique étriquée, nationale et réformiste, en espérant « tirer le meilleur » de la situation privilégiée du pays dans la mondialisation capitaliste. Comme le reconnaissent nos contradicteurs, la Suisse figure parmi les « gagnants » de la compétition capitaliste, contrairement à la Grèce, au Portugal ou à l’Espagne, par exemple. La Suisse est même une plaque tournante de la prédation mondiale. Cela est largement prouvé par son rôle et son implication dans la gestion financière, sa place dans la gestion de fortune et les nombreuses multinationales qui ont leur siège en Suisse ou qui s’y sont établies récemment pour des raisons « d’optimalisation fiscale ».

Pour bien voir où peut mener cette conception du « capitalisme suisse », prenons l’exemple des organisations syndicales : toutes fonctionnent pratiquement sur une base nationale ; toutes privilégient les intérêts des travailleurs/euses résidant ou travaillant dans leurs pays respectifs, toutes estiment légitimes que des différences supplémentaires en termes de droits politiques existent entre travailleurs nationaux et immigrés. La position des syndicats allemands lors de l’annonce de la fermeture de sites de production, ou lors de la suppression d’emplois dans l’industrie automobile, ou encore dans le cas de la pharma Merck-Serono à Genève est frappante. Dans tous les cas, les syndicats ont protégé les sites et les emplois en Allemagne au détriment des sites en Belgique, en Espagne ou en Suisse.

Les mécanismes de concurrence capitalistes entre entreprises, pays ou régions portent en eux cette subordination des travailleurs/euses à leur propre bourgeoisie. Cette dernière exploite cette subordination pour affronter la concurrence mondiale de manière toujours plus agressive. Même si elles exaltent la solidarité nationale, aucune bourgeoisie n’hésite d’attaquer leurs propres travailleurs.

Quelle perspective commune pouvons-nous trouver si nos camarades anglais parlent de « capitalisme anglais », nos camarades espagnols de « capitalisme espagnol », et ainsi de suite ? Nous devons au contraire renforcer l’identité et la solidarité internationaliste des travailleurs/euses et des peuples, sans cette identité nous romprons jamais avec le capitalisme qui conduit l’Humanité et la terre qui la porte à la catastrophe. Face au pouvoir transnational du capital, il n’y a pas d’autre alternative que la solidarité entre les peuples.

Il n’y aura pas de rupture avec le capitalisme et de remise en cause du pouvoir de classe en s’enfermant dans le cadre d’un Etat nation, à fortiori pour un pays comme la Suisse qui dépend autant du capital mondialisé.

Le fait de concevoir une rupture avec le capitalisme nation par nation est très problématique, il mène à se faire des illusions sur les marges de manœuvre des luttes dans le cadre des Etats/nations. Ceux-ci n’adopteront jamais et ne mettront jamais en œuvre des politiques ne s’inspirant pas du néo-libéralisme. Le cadre de la mondialisation capitaliste et le règne de la domination du capital financier sont totalement incompatibles avec l’idée même de révolution. Si malgré tout celle-ci aurait lieu, pour perdurer elle devrait immédiatement transcender le cadre de l’Etat nation et se trouver des alliés révolutionnaires.

2) Nos camarades pensent que les travailleurs/euses vivant en Suisse, s’aidant des institutions actuelles, pourraient imposer au capital des réformes induisant une dynamique contraire à sa logique. Ils considèrent même que la simple lutte pour la réalisation effective de revendications pourraient déboucher sur une remise en cause du pouvoir de la bourgeoisie suisse.

Ils nourrissent beaucoup d’illusions sur les possibilités offertes par les institutions de l’Etat suisse et sous-estiment grossièrement le pouvoir intégrateur de son cadre. Il n’est évidemment pour nous pas question de renoncer à utiliser les espaces institutionnels ou nos droits constitutionnels pour diffuser nos positions et développer les mobilisations qui s’imposent, mais nous ne saurions non plus pas oublier les limites que ces institutions imposent.

Celles-ci verrouillent les rapports sociaux. Elles garantissent au premier chef les accords transnationaux de libre circulation des capitaux et de « libre commerce ». Tout est fait pour toujours plus renforcer cet ordre-là au détriment de l’intérêt général et de l’intérêt public. Citons entre autre la liberté de plus en plus absolue du commerce, la suppression des entraves à la liberté de circulation des capitaux, la déification de l’économie de marché, la sacro-sainte propriété privée des moyens de production, les intérêts communs systématiquement subordonnés à l’initiative privée, le durcissement des interventions régaliennes de l’Etat, la multiplication des atteintes aux droits et aux libertés constitutionnels.

Croire à un processus de réformes menant à un véritable changement des paramètres sociétaux est nourrir beaucoup d’illusions sur notre capacité à faire aboutir nos revendications dans le cadre actuel d’un capitalisme entièrement voué au capitalisme financier. Toute réforme sera désormais farouchement combattue par les classes dominantes de chaque nation car elles vont à l’encontre des contraintes imposées à chaque pays pour renforcer sa compétitivité et son pouvoir d’attirer les capitaux et les fortunes. C’est pourquoi les listes souvent interminables de revendications des syndicats sont aujourd’hui devenues autant de vœux pieux. Elles ne visent qu’à "consoler" les travailleurs/euses et milieux populaires confrontés à un démantèlement systématique de tous ce qui avait été conquis lors des trente glorieuses.

On peut aussi douter que des simples revendications, définies comme "radicales" dans leur contenu et poliment adressées à la classe dominante puissent être autre chose que des suppliques. Certaines d’entre elles seront tout à fait compatibles avec le cadre actuel parce qu’elles ne coûteront rien, mais celles qui coûteront seront vite balayées parce qu’elles affaibliront "la compétitivité" par conséquent seront un danger pour "l’emploi".

A voir la situation actuelle en Europe, où malgré de multiples mobilisations de masse ou grèves générales en Grèce, au Portugal ou en Espagne, les politiques d’austérité très dures continuent de « débarouler », on voit mal comment des mouvements revendicatifs - s’adressant poliment à la classe dominante - pourraient remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie, quel que soit le pays.

On peut aussi citer les difficultés auxquelles sont confrontées les mouvements de travailleurs qui n’obtiennent pas la moindre concession après 50 jours de grève et plus.

La situation a indiscutablement changé par rapport aux années 50-80 ; il faut donc s’interroger sur les causes de ce changement. C’est une urgence du point de vue stratégique.

3) Si nous avons bien compris nos contradicteurs, ils opposent aux mécanismes capitalistes la subjectivité des détenteurs de capitaux, « des capitalistes en chair et en os, lesquels appartiennent à une culture et une histoire ».

Ils nous accusent donc de confondre le capital avec les capitalistes, sous-entendu, la subjectivité de ces derniers (leur culture, leur histoire) prime sur les mécanismes du système. Nous considérons au contraire que les mécanismes objectifs du capitalisme s’imposent à tous : les rapports de marché et la concurrence, la course au profit, la libre circulation des capitaux et des marchandises, etc.

Les classes dominantes profitent de ce système mais le gardent-elles sous contrôle ? Nous estimons que NON ! Elles le défendent parce qu’il leur donne le pouvoir sur les travailleurs, mais elles sont fondamentalement déterminées par lui, par la course totalement absurde au profit de chaque capitaliste qui ne voit qu’une chose, sa part du gâteau.

L’autonomisation du capital financier par rapport à l’économie productive est aujourd’hui un élément central. Le capital financier hypermobile qui vampirise l’activité sociale a son origine dans les profits réalisés pendant ce qu’on appelle « les 30 glorieuses ». Depuis les années 80, la part des profits dans les richesses produites annuellement a augmenté de 10 points de pourcentage au détriment des revenus du travail, passant ainsi de 30 à 40 % .

A partir d’un certain point, la masse de profits qui nourrit l’accumulation capitaliste ne trouve plus de point de chute dans l’économie réelle où s’investir avec un taux de rentabilité suffisant. Elle doit trouver d’autres opportunités rentables, d’autres proies à exploiter. La spéculation libère le capital de la nécessité de transiter par l’économie productive, avec les risques que celle-ci comporte (problèmes lors du processus productif, mévente, concurrence, etc.)

Comme le dit Marx, les capitalistes succombent au vertige « de faire de l’argent directement avec de l’argent ». Aujourd’hui, cette spéculation a pris des dimensions énormes, ce qui constitue indiscutablement un saut qualitatif. Cela cannibalise la substance sociale et met la pression sur les emplois et les conditions de travail, les dépenses publiques et les prestations sociales. Cette prédation s’exerce au niveau mondial et restreint d’autant la demande globale stimulant l’économie dite réelle.

4) Cela nous amène à un point central. Nous considérons que le capitalisme a connu une mutation majeure depuis une trentaine d’années. Nous sommes sur ce point en complet accord avec Viviane Forrester dont on vient de publier le dernier texte intitulé « la promesse du pire » quelques mois après sa mort.

Nous sommes passés d’un capitalisme à dominante industrielle, au moins dans les anciens pays industriels caractérisé par un relatif partage des gains de productivité entre capital et travail et par des améliorations des conditions de travail et de vie des populations, à un capitalisme à dominante financière, axé exclusivement sur la rentabilité financière, « la création de valeur pour les actionnaires » disent les économistes. Aujourd’hui, le capital financier s’est subordonné l’économie productive, pour lui les conditions de vie des populations sont le cadet des soucis. Le capital confisque désormais la totalité des gains de la productivité. Il court obsessionnellement après les coûts du travail les plus bas.

On est passé du primat du keynésianisme qui postulait « l’euthanasie des rentiers » à la toute puissance des théories néo-libérales qui ne jurent que par « la création de valeur pour les actionnaires ».

L’euphorie du temps où dominait l’idée que le capitalisme avait surmonté ses crises est loin derrière nous. Aujourd’hui on s’interdit toutes les interventions publiques dans le but de stabiliser le capitalisme et de lutter avec succès contre les démons du sous-emploi, donc de vaincre le chômage. Les tendances à la paupérisation absolue des populations qui tout au moins dans les pays industrialisés s’atténuaient, réapparaissent

Pour notre part, nous pensons que le capitalisme à dominante industrielle a vécu, et qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Cela a des conséquences évidentes sur la stratégie, question sur laquelle nous reviendrons.

5) L’appréciation de l’autonomisation du capital financier et des marchés financiers par rapport à l’économie productive est un point essentiel de la discussion.

Nos deux camarades considèrent que « nous exagérons considérablement le degré d’autonomisation atteinte aujourd’hui par le capital-argent ». Ils considèrent de plus, dans la logique de cette position, que seul le capital productif débouche – via l’exploitation des travailleurs/euses uniques producteurs de valeur – sur la création de ce qui est l’objectif ultime recherché par tout capitaliste : la plus value, pour simplifier disons le profit.

Fidèles à la lettre du marxisme, pour eux, le capital-argent ne peut que prélever, de façon prédatrice (intérêts, commissions, etc.) une part de cette plus-value. En fin de compte, ajoutent-ils, le capital-argent est donc structurellement dépendant et soumis au capital productif.

Nous ne sommes pas d’accord avec cette analyse : nous considérons au contraire que le capital financier s’est autonomisé par rapport à l’économie productive et qu’il la pervertit ; nous pensons que désormais le capitalisme industriel a été supplanté par le capitalisme financier, celui-ci est devenu dominant également sur le plan politique. Cela mène partout dans le monde les multinationales à la surexploitation des travailleurs/euses et au pillage des ressources des pays pauvres.

La réalité est qu’une masse croissante de capitaux a été accumulée grâce à la croissance des profits, cette masse ne trouve plus de points de chute suffisamment rentables dans la production de biens et services. C’est cela qui conduit à l’autonomisation de la sphère financière. Cette masse de capitaux ultra-mobiles est venue alimenter la spéculation et la sphère où l’argent se fait avec l’argent. Malgré le caractère prédateur de cette évolution tous les pays sont en quête d’investisseurs financiers. Tous espèrent que leur économie en profitera.

Interviewée lors de l’émission française « c’est-à-dire », une journaliste grecque a répondu clairement à un consultant partisan à tous crin des politiques néo-libérales qui prétendait « que les capitaux revenaient en Grèce et que le pays allait reprendre la voie de la croissance ». Elle s’est véhémentement élevée contre cette affirmation, déclarant que ces capitaux ne venaient que pour profiter des occasions offertes par la fragilisation de la Grèce, que les capitaux placés dans la sphère financière étaient totalement parasitaires, à l’inverse du tourisme qui, lui, constitue une activité réelle.

Contrairement à ce que pensent nos deux camarades, le capital financier ne se réduit pas aux banques et assurances. La multiplication des fonds d’investissements, les fonds du 2ème pilier, mais aussi ce qui se passe avec les multinationales productives de biens et services le prouvent. Par ailleurs, les banques et les assurance disposent toutes d’un département financier, voire d’une banque interne, qui gère leur trésor de guerre en plaçant leurs capitaux sur les marchés financiers pour en retirer parfois des profits supérieurs à ceux résultant de leur activité que nous nommerons productive. Les multinationales prestataires de services rachètent souvent leurs propres actions pour en faire monter le cours ; elles font du même coup grimper leur taux de profit calculé sur leurs fonds propres ainsi concentrés.

Signalons notamment qu’Apple a récemment adopté un programme de 100 milliards de dollars dans le but de racheter ses actions et augmenter le montant des dividendes de 15 %.

Toutes ces manipulations ne servent qu’à "créer de la valeur pour les actionnaires ».

De plus les traitements princiers que ces multinationales octroyent à leurs PDG, cadres et traders, ne créent aucune de valeurs ! Ils ne font que générer des profits purement spéculatifs et des valeurs totalement fictives.

Selon le journal "Le Monde", en France les dividendes distribués aux actionnaires des entreprises du CAC 40 représentaient la moitié des investissements effectués dans les années 80. Aujourd’hui, ils représentent le double du montant des investissements.

Nous pensons par ailleurs que les profits purement spéculatifs ne se séparent pas des profits issus de l’économie productive. Aucune « muraille de Chine » les protèges et les profits issus de la spéculation viennent s’y mélanger. Les deux exigent d’être toujours plus rentabilisés, et les deux exercent une pression croissante sur les emplois, les conditions de travail, les services publics et les prestations sociales. Tout capital, quelle que soit son origine, doit être nourris en profits et, pour cela, il exerce une pression renforcée sur toutes les activités sociales. Il en dévore la substance.

6) Dans leur réponse les deux camarades écrivent que nous parlons « à plusieurs reprises des marchés financiers qui font ceci ou cela ». Ils poursuivent ainsi : « les marchés financiers n’existent pas en tant que tels. Ce sont les acteurs sociaux – détenteurs et consommateurs de capital-argent dans un cas, détenteurs et consommateurs de légumes dans l’autre – qui constituent les marchés ».

Nous sommes d’abord très étonnés qu’il n’y ait pas une critique du rapport marchand en tant que tel, car les rapports de marchés sont totalement fonctionnels à la finalité du profit, leur fonction est de sélectionner ceux qui pourront y accéder. Mais surtout, la négation des marchés financiers et la domination qu’ils exercent dorénavant sur toutes les activités sociales et sur les gouvernements eux-mêmes à partir de la dette, nous semble phénoménale. Cette domination est en effet désormais largement reconnue. Enfin, l’assimilation des marchés financiers à des marchés de légumes nous sidère également.

Comme le disent Boccara, Le Héron et Plihon dans l’ouvrage collectif des économistes attérés intitulé « Changer d’économie ! », « depuis les années 80, le capitalisme financiarisé a profondément modifié le système bancaire et financier des pays développés, le rendant totalement dépendants des marchés ». « L’un des principaux changements », ajoutent-ils, « a été le développement de la finance de marché. Les banques se sont ruées sur la Bourse ainsi que sur le marché des produits dérivés et structurés résultant notamment de la titrisation ». Et de poursuivre : « Ces opérations ont fait grimper le taux de rentabilité. Elles échappent à tout contrôle des autorités ». « Quand les marchés et acteurs financiers prennent une place trop importante, il y a dérive inexorable vers la recherche de gains financiers à court terme – c’est la spéculation – au détriment de la création de richesses et du développement à long terme, càd. l’activité productive des entreprises ».

Quand à Coriat, Coutrot, Perez et Weinstein, ils nous disent dans le même ouvrage que « la financiarisation de l’économie s’est traduite par des transformations profondes des structures et des modes de fonctionnement des entreprises industrielles ». Selon eux, la nouvelle conception de l’entreprise va se construire autour de l’idéologie du primat de l’actionnaire avec les deux principes directeurs suivants : premièrement, l’entreprise doit être gérée en fonction des intérêts des actionnaires et d’eux-seuls . Deuxièmement, la gestion doit se focaliser sur un objectif unique : la valeur actionnariale.

De là les exigences exorbitantes de 15 % de rendement annuel dans les entreprises (cf. les déclarations de Tamedia pour justifier la suppression d’emplois, voire de titres dans la presse romande).

Coriat et ses collègues nous disent que les exigences financières en constante croissance impulsent des transformations structurelles des systèmes de production eux-mêmes :
- recentrage de l’entreprise sur quelques métiers de base, les plus lucratifs ;
- désintégration verticale de l’entreprise (externalisation et chaînes de sous-traitance) ;
- réduction des actifs engagés pour accroître la performance financière :

Plus encore, cela contraint à de nouveaux modes de gestion du travail :
- flexibilité et mobilité liées à l’éclatement du collectif de travail ;
- diversification et individualisation des modes de rémunération ;
- banalisation des licenciements boursiers ;
- réduction des coûts salariaux comme instrument permanent de gestion des « ressources humaines ».

On pourrait ajouter les délocalisations pour réduire le coût du travail.

7) Nos contradicteurs contestent l’existence d’une bourgeoisie supranationale.

Fidèles à leur conception d’une juxtaposition de capitalismes nationaux hiérarchisés et en compétition entre eux, ils postulent de même des bourgeoisies nationales homogènes et hermétiquement cloisonnées et défendant chacune leurs intérêts contre les autres.

C’est une vision totalement unilatérale de la situation. Elle ne voit qu’un aspect : la lutte de chaque bourgeoisie pour la captation des profits. En fait, même si chacune d’elles est engagée dans une compétition très dure contre toutes les autres pour capter la plus grande part possible du profit créé sur le plan mondial, toutes les bourgeoisies sont unies pour exploiter les travailleurs/euses du monde entier et pour le pillage des ressources naturelles des pays pauvres.

De plus, dans chaque pays, la bourgeoisie n’est non plus pas homogène, chaque bourgeois défend avant tout son pactole.

En réalité, la mondialisation capitaliste et la domination du capital financier spéculatif sur l’économie productive, les mécanismes capitalistes générant la liberté absolue de circulation des capitaux et des marchandises, ont peu à peu stabilisé une bourgeoisie supranationale incontrôlée et incontrôlable par les bourgeoisies nationales. C’est elle qui assure la circulation du capital et la pérennité des places offshores.

Le phénomène prend des proportions gigantesques : selon un article récent du « Monde », aux Etats-Unis les 400 personnes les plus fortunées ont vu leur fortune passer de 1700 à 2000 milliards de dollars, soit environ + 20 % entre 2011 et 2012 !

Trois facteurs ont contribué à cet enrichissement :
- la hausse de la bourse
- la reprise des prix de l’immobilier suite aux politiques de la Fed.
- l’augmentation des profits des entreprises et des dividendes aux actionnaires.

Toujours selon cet article du "Monde", les 0,1 % les plus riches aux Etats-Unis ont capté plus de 60 % des gains de la reprise survenue après 2008. Selon une autre étude de l’économiste français Piketty, les 1 % les plus riches aux Etats-Unis captent 20 % du revenu total du pays.

Il ne faut pas croire que ceci concerne uniquement les Etats-Unis ou les pays développés : on observe ce phénomène ubuesque d’enrichissement d’une infime minorité dans tous les pays. Pas plus tard que le 17 octobre 2013, on apprenait dans un article du « Temps » que les fortunes des 100 personnes chinoises les plus riches avaient augmenté de 44 % en un an !

8) Enfin, dernier point sans aucun doute central car il détermine les orientations stratégiques : selon nos deux camarades, les profits proviendraient exclusivement en dernière analyse de l’exploitation du travail et du pillage des richesses des pays pauvres.

Nous ne sommes pas d’accord. Cette conception « idéalise » tant l’origine des profits que le capitalisme représenté comme un système fondamentalement « sain » régulièrement replacé sur de bonnes rails par le jeu des rapports marchands.

Elle postule en effet un système stable et solide, alors qu’il est plongé (et qu’il nous plonge) dans une crise majeure, face à laquelle il pratique la « fuite en avant » dans la spéculation. Plutôt qu’à un système stable, on a affaire à un système extrêmement vulnérable et désormais dans une phase pourrissante : un système qui ne parvient plus à entretenir les classes qu’il exploite, prive les jeunes de tout avenir et menace l’avenir même de l’humanité, tout cela au profit d’une infime minorité de la population mondiale est, selon nous, condamné à terme.

Cette conception induit une stratégie de réformes parce que comme toujours le capitalisme se rétablirait. Pour que les populations sans grade s’en tirent mieux il suffirait "de bien se battre".

Le problème, c’est qu’à défaut d’un travail sérieux de la gauche pour élaborer les contours d’une alternative crédible au système capitaliste de plus en plus dévastateur et d’un programme orienté vers ce but, nous risquons de subir des développements convulsifs de ce système qui pourraient mener à des guerres (ou à une guerre) sur toute la surface du globe.

Il est clair que sur la base de cette conception, on peut s’imaginer un retour du capitalisme à dominante industrielle, une inversion des politiques néo-libérales et un repartage des richesses plus équitable à la faveur des luttes pour des revendications et des réformes améliorant les conditions de vie de la population. Tout cela dans le cadre actuel.

Nous citerons un seul exemple qui contredit l’affirmation selon laquelle dans le capitalisme la plus-value extraite du travail humain serait le fruit exclusif de l’exploitation du travail : c’est l’évolution totalement contradictoire entre l’envolée des indices boursiers à la faveur des politiques extrêmement accommodantes de la Réserve fédérale américaine qui ne cesse de déverser des liquidités dans le système financier, ce qui constitue une « fuite en avant » du capitalisme pour échapper à sa crise et les politiques drastiques de rigueur à fort potentiel récessif qui sont appliquées pratiquement partout et qui ont pour effet la montée du chômage, la paupérisation et la précarité croissante des conditions de vie des populations, sans compter les conséquences désastreuses de ces politiques sur les pays émergents dans lesquels il génère une volatilité extrême des capitaux.

9) Tout cela a des conséquences évidentes du point de vue des stratégies de la gauche radicale : si tout est sous contrôle, et qu’effectivement le capitalisme se nourrit exclusivement de l’exploitation du travail et du pillage des ressources des pays pauvres, les seules luttes revendicatives permettront d’inverser les politiques néo-libérales et de rouvrir des conditions favorables aux travailleurs/euses et aux peuples. Une stratégie purement réformiste dans le cadre actuel serait donc pertinente ! Quant à nous, parce que nous estimons au contraire que le système n’est plus contrôlé, ni contrôlable, et qu’il nous conduit droit dans le mur parce qu’il repose sur des valeurs fictives et sur un édifice de plus en plus gangréné par la spéculation, nous pensons que la stratégie doit en toute priorité aller dans le sens de la construction d’une alternative de système. C’est une priorité. Il faut cesser de faire croire que nous avons des solutions aux problèmes des conditions et perspectives de vie de la population dans le cadre sociétal actuel. Du même coup cette vision alternative nous donnera les indications nécessaires pour conduire des luttes, y compris pour des réformes, mais éclairées par notre but, un autre monde. C’est le sens du « Manifeste pour un nouveau contrat social » élaboré par Christian Tirefort.



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