Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.
Les suites de l’initiative raciste de l’UDC

Bilan d’une faillite générale

mardi 1er avril 2014 par Christian Tirefort, Eric Decarro
Le 9 février 2014, les personnes ayant droit de vote en Suisse ont été appelées à s’exprimer sur une initiative dite "contre l’immigration de masse" lancée par un parti politique situé à l’extrême droite de l’échiquier politique, l’Union démocratique du Centre (UDC). Ce n’est pas la première fois qu’une telle initiative est lancée en Suisse, elles avaient jusqu’alors toutes été repoussées. Cette fois-ci elle a été acceptée avec 50,3% des voix. Ce fut un véritable coup de tonnerre. Les analyses qui s’en suivirent furent malheureusement aussi pauvres que la campagne qui précéda le scrutin.

Disons-le d’emblée, toutes les composantes de la gauche en Suisse sont lourdement responsables du résultat négatif. Leurs campagnes ont été inexistantes ou misérables.

Que ce soit à l’échelle fédérale ou dans les cantons, il n’y a pratiquement pas eu de tentative de se regrouper pour mener une campagne qui, d’une part, se démarque clairement de celle du patronat et, d’autre part, s’efforce d’associer toutes les composantes du peuple en Suisse, donc pas uniquement les personnes qui peuvent voter. Une telle campagne centrale n’aurait pourtant à aucun moment nui aux activités visant des aspects particuliers de la politique à l’égard des migrants.

La gauche gouvernementale − mais pas seulement elle parce que les milieux qui s’opposaient à l’initiative au nom des droits humains et pour des raisons éthiques ont souvent fait de même − a développé sa campagne en prônant ce qu’on peut appeler « un nationalisme inversé » : par rapport au nationalisme étroit de l’UDC, cette gauche s’est certes prononcée pour une Suisse ouverte et solidaire, mais en idéalisant la Nation helvétique. Sa campagne a été imprégnée de slogans − des vœux pieux − du genre « non à l’isolationnisme de la Suisse », d’appels à défendre « l’image de la Suisse » ou de « Dame Helvetia » attristée de devoir se replier sur elle-même et s’enfermer dans ses frontières devenues trop étroites. En d’autres termes, la gauche gouvernementale et les milieux proches d’elle ont développé une argumentation basée sur l’idée que la Suisse serait de nature ouverte à tous et solidaire. A aucun moment, cette gauche n’a associé les immigrés à la campagne et répondu aux arguments de l’UDC qui a pu se présenter comme la tenante d’une immigration raisonnable respectant les canons culturels helvètes.

A notre connaissance, à l’exception d’une fête de fraternisation à Genève, il n’y a eu aucun appel à l’unité dans l’action des Suisses et des immigrés, pas la moindre tentative de définir ce que pourrait être un internationalisme basé sur la coopération entre les peuples. Chacun a parlé de l’autre en restant dans son coin, d’un côté les Suisses parlant plus ou moins doctement des étrangers, de l’autre les migrants faisant le dos rond en attendant que ça se passe. C’était exactement ce que l’UDC voulait.

Une unité entre toutes les composantes du peuple est pourtant indispensable pour tout mouvement qui se réclame d’un anticapitalisme conséquent, donc d’une position qui veut changer la société. Cette unité doit à tous les niveaux s’émanciper des appartenances nationales et associer aux luttes, à toutes les luttes, l’ensemble des travailleurs et tous les milieux populaires. Pour exister un peuple doit être uni non pas en fonction des appartenances nationales, mais par des aspirations communes comme l’égalité des droits pour toutes et tous et l’amélioration des conditions de vie, cela même si le cadre capitaliste réduit aujourd’hui drastiquement les marges de manœuvre. Toute position soumise à la notion de nation comme place forte se protégeant contre les autres nations implique une division des travailleurs qui finit par leur faire perdre toute capacité de résistance.

Dans le meilleur des cas, les milieux s’opposant à l’initiative ont fait preuve de compassion envers les immigrés et ont adopté un ton très condescendant qui postulait une supériorité des Suisses sur les migrant-e-s. « Ne vous inquiétez pas, on va vous défendre » disait-on. Cela a donné bonne conscience, mais cela a cautionné le « pouvoir » des citoyens-nes suisses appelés à voter de manière récurrente sur le sort des migrants sans que ceux-ci n’aient le moindre droit à la parole et au mépris des principes élémentaires énoncés dans la Charte des droits de l’homme. En bref, cette campagne ne s’est à aucun moment imprégnée du principe fondamental de l’égalité des êtres humains, quels que soient leur passeport, leur religion ou la couleur de leur peau.

Cela est une soumission objective à une posture étroitement électoraliste, clientéliste, des politiciens de gauche : les immigrés n’ont pas le droit de vote, ils sont donc des quantités négligeables, il n’y a pas lieu de s’adresser à eux, seuls les votants sont importants. Plus même, prendre position dans une telle campagne pour l’unité des travailleurs et des milieux populaires pourrait coûter des voix − et des jetons de présence − aux prochaines élections. On en est là aujourd’hui. Cela montre que dans le contexte de la crise actuelle, qui produit de plus en plus de précarité, les initiatives récurrentes de l’UDC stigmatisant les migrant-e-s atteignent leur but : les idées ultranationalistes gangrènent toute la société et pénètrent les institutions elles-mêmes, elles imprègnent de plus en plus les pratiques des autorités et des administrations chargées de la gestion des étrangers .  [1]

La campagne de la gauche gouvernementale

Le parti socialiste suisse a multiplié les apparitions médiatiques qui le montraient encadré par les représentants du patronat et de la droite politique, le PLR et le PDC, dans une sorte « d’union sacrée » pour défendre « la prospérité de la Suisse » et « la position privilégiée de la Suisse dans le monde ». Ainsi, cette « gauche » a légitimé le fait que la Suisse devait rester une place-forte favorisant les activités prédatrices des multinationales et des banques dans le monde entier.

Cette défense de la position privilégiée de la Suisse dans le concert des nations a occulté le fait qu’une fraction supranationale de la bourgeoisie échappant à toute règle impose de plus en plus ses intérêts financiers à l’ensemble de la bourgeoisie de ce pays. Elle occulte aussi le fait que la Suisse voulue par cette bourgeoisie exploite désormais le travail à l’échelle mondiale, qu’elle ne se contente pas de participer au pillage des richesses produites à bas coûts dans les pays pauvres, mais qu’en plus elle prend une part sur-proportionnée par rapport à sa taille aux activités de spéculation et de manipulation financière qui caractérisent le monde d’aujourd’hui.

La position de la gauche gouvernementale sur ces questions nous soumet à « notre » bourgeoisie nationale et la rattache à l’aile droite de la social-démocratie européenne. Selon elle, il n’y a pas d’autre avenir que capitaliste, et celui-ci étant mondialisé, les Nations deviennent autant de boulets à traîner, juste bonnes à enrôler chacune leur peuple dans la lutte contre les autres peuples, tous considérés comme des rivaux. Les Nations sont toutes pressées d’adopter des politiques d’austérité pour renforcer leur attractivité par rapport à des capitaux hyper mobiles de plus en plus insaisissables et des super riches de plus en plus avides.

Le président du PSS a ainsi signé plusieurs appels à voter NON avec tous les présidents des partis de droite. Dans de telles conditions, l’UDC est évidemment apparue comme la seule opposition. Tant le PSS que les Verts se sont pratiquement contentés du rôle de spectateurs de la lutte du patronat suisse pour une pseudo « libre » circulation des personnes. Voyant cela, certains à gauche ont pensé qu’ils n’avaient rien à voir avec le problème, ils ont donné leur priorité à d’autres sujets : le financement de l’avortement par exemple, ou l’affaire Naxo à Genève.

L’anecdote suivante résume bien la situation. Lors d’un débat organisé dans le cadre de l’émission « Infrarouge » de la TSR, le président du PSS a interpellé le dirigeant des Verts tessinois qui appelait à voter oui à l’initiative, avec à ses côtés les représentants de l’UDC et du MCG, en lui disant : « Vous êtes bien mal entouré ! ». Le Vert a répondu du tac au tac : « Et vous, pensez-vous être bien entouré ? ». Le président du PSS était en effet flanqué de représentants du PLR et du grand patronat. Le NON de la gauche gouvernementale ne se distinguait ainsi nullement du non du patronat et des milieux dominants. La complicité gauche droite apparaissait évidente, d’autant plus que le président du PS ne s’est à aucun moment vraiment distancé de ses acolytes patronaux et de droite, signant même des lettres avec eux.

La non-campagne des syndicats

Plutôt que de répondre aux idées xénophobes indiscutablement présentes chez certains salariés et milieux populaires, les syndicats ont saisi l’occasion de l’initiative xénophobe pour lancer une campagne sur leur propre initiative pour un salaire minimum fixé à 4000 fr. et qui allait être soumise au peuple lors d’une votation qui ne devait se dérouler que trois mois plus tard ! Cela renforça l’impression que seule Economie Suisse faisait campagne contre l’initiative de l’UDC, que l’enjeu du vote n’intéressait que le patronat. Cela a encore renforcé le discours prétendant que l’immigration serait la cause du dumping salarial. L’UDC apparut dès lors comme la seule représentante des intérêts du peuple « des Suisses ». Le discours patronal lancinant affirmant que « tout allait bien en Suisse » et promettant – pour plus tard bien sûr !– de lutter contre le dumping en matière de salaires, un discours totalement hors de la réalité pour les gens du peuple souffrant d’une précarité croissante, ne fit que creuser le fossé entre l’establishment politique et l’ensemble des populations.

Les maladresses du Conseil fédéral

Le Conseil fédéral n’a rien trouvé de mieux que d’accréditer les thèses de l’UDC : en pleine campagne, il a annoncé le non-renouvellement des autorisations de séjour pour les migrant-e-s ayant épuisé leurs indemnités de chômage au terme de 5 ans de séjour. L’UDC a dès lors eu la voie libre pour affirmer que le Conseil fédéral reconnaissait l’existence du problème, mais qu’il se contentait de demi-mesures inefficaces.

La gauche « radicale »

La gauche dite « radicale » elle-même est largement restée l’arme au pied. Selon elle, il s’agissait d’une votation opposant avant tout la droite conservatrice et nationaliste au patronat d’Economie Suisse et à la droite néo-libérale. Cela l’a menée à considérer qu’il s’agissait d’une question interne à la bourgeoisie et que l’extrême-gauche n’avait pas grand-chose à dire, la décision se jouerait pour l’essentiel au sein de la bourgeoisie. Cela revenait à dire que l’unité au sein du peuple et les valeurs universalistes comme l’égalité des humains, le respect des cultures, n’étaient pas l’affaire de l’extrême-gauche. Une attitude qui en dit long sur le sentiment d’impuissance et la déliquescence d’une grande partie des forces se prétendant révolutionnaires.

L’attitude passive et attentiste de la gauche dite « radicale » est en fait due à une appréciation erronée de ce qu’est la prétendue « liberté » de circulation des personnes. Selon cette appréciation, la liberté de circulation des personnes ne serait rien d’autre qu’un outil patronal pour renforcer la « concurrence » entre les travailleurs et faire baisser les salaires. Cette « mise en concurrence » serait la cause du dumping patronal en matière de salaires et de conditions de travail. C’est un positionnement qui ne se distancie de celui de l’UDC que par des incantations réformistes au renforcement de mesures d’accompagnement.

La gauche radicale qui considérait qu’en raison de leur manque de combativité l’USS et Travail.Ch [2] n’étaient pas parvenus à arracher un durcissement des mesures d’accompagnement concluait que pour atteindre ce but, il ne fallait pas hésiter de diviser encore plus les travailleurs en prônant une protection spéciale des travailleurs autochtones contre les travailleurs migrants à la recherche d’emplois. Cette gauche dite « radicale » croit donc dur comme fer qu’une division supplémentaire des travailleurs pourrait avantageusement remplacer leurs luttes unitaires !

A partir de là les calculs les plus cyniques deviennent possibles. La gauche dite « radicale » ne s’en est pas privée. Elle s’est mise à spéculer sur un « bon » score (entre 43 et 46%) de l’initiative UDC, ce qui, selon elle, allait renforcer les pressions sur le Conseil fédéral et le patronat qui seraient ainsi obligés d’accepter un renforcement des mesures d’accompagnement. Ces mêmes apprentis sorciers allèrent même jusqu’à escompter un échec de justesse de l’initiative de l’UDC, pour déjà fourbir leurs armes et brandir la menace d’un référendum « de gauche » contre l’extension à la Croatie de l’accord de libre circulation, se berçant ainsi d’illusions sur l’idée qu’un référendum « de gauche » pourrait éclipser celui de droite que l’UDC ne manquera pas de lancer.

La fétichisation des lois ou des mesures réglementaires contre le dumping salarial constitue à la fois une sous-estimation du caractère dévastateur du capitalisme actuel, une surestimation des lois obtenues sans lutte unitaire des travailleurs et des forces populaires, en fin de compte une sous-estimation du fait que ces lois obtenues sans lutte pourront aussi être allègrement bafouées par le patronat, sans que les travailleurs puissent s’y opposer. C’est une sous-estimation complète de la crise du capitalisme qui, selon nous, ne peut désormais plus être régulé.

C’est un positionnement étroitement syndical et réformiste : loin de remettre en cause le capitalisme, sa compétition effrénée et sa financiarisation qui n’obéissent qu’aux intérêts des gros actionnaires et des spéculateurs, ce positionnement cherche des résultats concrets immédiats, cela dans un cadre, l’Etat-nation, devenu inadéquat, et dans l’illusion d’un partenariat social tripartite Etat-patronat-syndicats où les syndicats ne jouent plus qu’un rôle de cautionnement d’une démarche devenue impraticable.

Le positionnement de la gauche dite « radicale » ne veut pas voir qu’une tendance lourde, systémique, se développant au niveau mondial, est en train de rendre caduque l’idée même de partenariat social. Ce positionnement a pour résultat de trahir les valeurs universelles qui, pourtant, sont les seules susceptibles d’unir toutes les composantes des peuples.

Une fatale erreur de diagnostic

Le problème, c’est que le diagnostic de la gauche radicale est erroné. Ce n’est pas la liberté de circulation des personnes dans l’espace européen qui est la cause du dumping salarial ou social, ce sont les tendances lourdes du capitalisme financiarisé et mondialisé : la course au profit qui, partout dans le monde, pas seulement en Suisse, génère des délocalisations d’entreprises ; la circulation unilatérale du capital et des biens vers les marchés les plus profitables, là où l’argent se concentre pour être « optimisé », terme qui signifie « échapper aux contraintes fiscales » ; la conquête des marchés générés par les délires consuméristes des « gagnants de la compétition ». Ces lames de fond persisteront sans connaître de frontière, avec ou sans la libre circulation des personnes.

Le « marché du travail » est aujourd’hui mondialisé, comme le capital. Pour trouver des emplois, les travailleurs doivent aller là où va le capital ; en ce sens, ils ne sont pas « libres » de circuler, ils sont contraints d’aller là où il y a des emplois. Par conséquent, pour limiter cette contrainte de courir après les emplois, il faut au premier chef agir sur le capital, rendre sa circulation plus difficile, et non péjorer encore plus les conditions de circulation des personnes qui cherchent à travailler. [3] Tant qu’il existe, et tant qu’il disposera d’un véritable monopole sur l’emploi, le capital s’efforcera partout et à tout prix de réduire « le coût du travail ». C’est cela qui augmente sa rentabilité et la masse de capital jetée en pâture aux capitalistes qui se battront ensuite entre eux pour en capter la plus grande part. A capital mondialisé correspond une exploitation du travail mondialisée ainsi qu’une lutte mondialisée entre les opérateurs financiers. Des vœux pieux ne changeront pas cette réalité.

En 2013, les dividendes distribués dans le monde ont ainsi atteints la somme record de 1000 milliards d’euros ! Entre 2009 et 2013, leur augmentation en Europe a été de + 43 % ; dans les pays émergents les dividendes distribués ont doublé durant ces 4 ans ! Tout cet argent manque ensuite aux collectivités publiques, ce qui creuse la dette des Etats.

La spéculation financière s’intensifie avec la course au profit. Elle prend aujourd’hui des dimensions inouïes qui ne pervertissent pas que l’économie productive mais qui, au travers de leur mercantilisation, tend à vampiriser y compris l’ensemble des activités sociales.

Toutes ces évolutions convergent vers le même but : augmenter la masse de capitaux jetée en pâtures aux capitalistes. Elles exercent dans le monde entier des pressions de plus en plus folles sur les salaires et les conditions de travail des peuples. Dans ce cadre, pour les capitalistes, les conditions de la libre circulation des personnes sont un facteur marginal, tandis qu’elles sont extrêmement importantes pour les travailleurs. Il y va de leur unité, donc de leur capacité de lutte.

Les errements de la gauche dite « radicale »

La gauche « radicale » n’a pas compris que plus les personnes qui doivent de toute manière circuler pour trouver des emplois devront montrer un profil bas, plus leur inclinaison de se joindre aux luttes menées là où elles trouvent à être employées sera faible. Finalement, lorsqu’elles ont trouvé un emploi, leur inclinaison à se battre dépendra surtout de leur statut : plus il sera proche de celui des travailleurs autochtones, plus leur sentiment d’être égal sera fort, plus ils s’identifieront à leur nouveau milieu. Chaque péjoration du statut des immigrés accroit les inégalités entre les travailleurs, donc leurs divisions.

C’est pour cela qu’il faut être intransigeant lorsque des apprentis sorciers promettent de mieux protéger certains travailleurs contre d’autres. C’est clairement un mensonge. C’est pour cela aussi que nous avons critiqué le terme « libre circulation », dans le cadre actuel celui-ci désigne en effet une contrainte, pas une liberté.

Cela dit, le degré de cette contrainte varie. Si la plupart des gens migrent pour essayer de trouver un emploi quel qu’il soit, ou pour tenter de survivre, d’autres, une minorité, émigrent pour mieux gagner leur vie. Il s’agit des personnes possédant de solides connaissances acquises dans leur pays et qui sont attirées par les salaires historiquement plus élevés des pays captant le plus de capital. Ces personnes tireront mieux leur épingle du jeu.

Mais cela n’enlève rien au fait que pour tous les migrants venant occuper des emplois moins prestigieux, tout ce qui les rapproche de l’égalité avec les autochtones est un facteur unificateur. C’est cela qui est précieux et qu’il ne fallait pas lâcher. C’est cela que la gauche « radicale » fortement divisée entre pro et anti européens n’a pas compris.

Un apprentissage difficile

La gauche radicale devra vite apprendre que le retour des mesures vexatoires faites aux demandeurs d’emplois venant de pays de la communauté européenne non seulement les frustrera, mais qu’il les éloignera des travailleurs autochtones considérés comme des privilégiés ; elle va aussi vite constater que le risque de perdre leurs droits sociaux, en particulier le regroupement familial et les prestations des diverses assurances qu’ils financent pourtant indirectement par leur travail et directement par leur contributions sociales les arrimera plus solidement aux patrons que toutes les chaines du monde.

La gauche radicale va aussi vite voir que le durcissement des contraintes faites aux travailleurs cherchant à travailler n’est pas un facteur protecteur pour les travailleurs autochtones. Peut-être aura-t-elle alors le courage d’admettre que sa position erronée est aussi inconsciemment une manière d’absoudre le capitalisme ?

La « mise en concurrence » des travailleurs

La gauche dite « radicale » ne cesse de clamer que les capitalistes mettent en concurrence les travailleurs entre eux. C’est là une confusion entre les causes et les effets : en réalité les travailleurs ne se concurrencent pas, ils subissent de plein fouet les conséquences de la compétition exacerbée entre les entreprises qui, toutes, d’une part doivent se battre pour conquérir des parts toujours plus grandes de marché, d’autre part sont forcées de dégager des taux de profit supérieurs à la moyenne, autrement c’est la faillite.

La conséquence de ces positionnements douteux au sein de la gauche radicale provient d’une simplification à outrance du concept de « libre circulation ». Celui-ci n’est considéré que comme un outil patronal, le fait qu’il soit aussi à l’origine de certains droits pour les migrant-e-s est balayé d’un revers de main. De plus, à partir d’une dénonciation fétichiste de la mise en concurrence des travailleurs par les capitalistes, c’est le principe même de la liberté de circuler qui est attaqué. La fraction la plus exposée du monde du travail, les migrant-e-s, est ainsi stigmatisée par une idée fixe qui nous mène à être nous-mêmes des véhicules inconscients de la concurrence entre capitalistes. Plus encore, nous nous mettons au service de la partie la plus forte, à savoir la partie des travailleurs de nationalité suisse, ou en tout cas résidente.

L’adoption du principe de la préférence nationale, nous d’abord, les autres ensuite, n’est pas loin. On commence à se soumettre, voire à construire des divisions entre travailleurs ; puis on fétichise le passeport ou le statut (résidents « intégrés » ou résidents « envahisseurs ») de chacun ; on s’immisce entre les deux statuts pour les « pérenniser » et profiter des divisions qu’ils génèrent. C’est ce que font l’UDC et le MCG. Finalement toute velléité de développer un semblant de solidarité internationaliste est renvoyée aux calendes grecques. Chacun doit rester à sa place. S’arc-bouter au statu quo est devenu notre seule conception du progrès.

Cette position postule évidemment qu’il faut partout, dans chaque pays, faire de même, ce qui revient à accréditer partout l’idée que les divisions entre les Etats/nations, donc entre les travailleurs eux-mêmes, sont des données définitivement incontournables, qu’il faut s’y plier et nous enclaver dans « notre » pays.

Cela nous soumet à notre propre bourgeoisie. Celle-ci est l’autorité, elle a « les responsabilités », pour le bien de tous soi-disant, elle doit avoir le courage de dire « non » aux revendications des travailleurs/euses. Et elle le dit systématiquement. La démocratie, c’est la « liberté » de formuler et d’adresser nos « revendications » à la bourgeoisie − pour faire plus tendance certains remplacent « revendications » par « propositions » ! Du côté des élites de la caste politique, être responsable c’est trouver les mots pour expliquer aux travailleurs les raisons des refus systématiques de la bourgeoisie et leur recommander de s’unir au sein de chaque Nation afin de préserver notre rang et nos acquis dans le concert de plus en plus cacophonique des Nations. Et chaque peuple doit fébrilement attendre que des miettes tombent de la table pour les arracher des griffes des autres.

Le partenariat social est mort, l’unité nationale le remplace, soyons souverains, vive notre Etat-Nation ! C’est désormais de sa place dans le monde, de notre compétitivité à toutes et tous, que dépend notre part de gâteau. Tel est le discours désormais dominant. Et tant pis pour les travailleurs/euses qui proviennent de Nations manquant de compétitivité !

Les réactions après le vote

L’UDC triomphe L’UDC sort évidemment gonflée à bloc. Elle a été surprise par le résultat. Elle tablait sur un refus de l’initiative, de justesse, mais un refus tout de même. Il s’agissait pour ce parti de faire le meilleur score possible dans le but de récupérer des électeurs et renforcer encore son statut de 1er parti de Suisse lors des élections fédérales de 2015.

Elle pose désormais ses exigences : la multiplication des autorisations de séjour de courte durée ; un quasi rétablissement de l’humiliant statut de saisonnier ; une restriction drastique du droit au regroupement familial et aux prestations de l’entraide sociale.

D’ores et déjà l’UDC a obtenu que la Commission fédérale compétente, puis le Conseil national avec l’appui du PLR, du PDC et du PDB, optent pour la variante la plus répressive de son initiative sur le renvoi des étrangers criminels. Ainsi, même des délits mineurs, mais répétés, pourraient entraîner le renvoi de personnes dans leur pays d’origine où elles n’ont pourtant bien souvent jamais vécu !

Citons certaines des 35 propositions déjà déposées par l’UDC :
  sélectionner les migrant-e-s pour n’accepter que celles et ceux disposant d’une fortune personnelle suffisante pour ne pas avoir besoin de recourir à des aides sociales.
  lancer une campagne contre « les juges étrangers », au nom de la souveraineté nationale. Est en premier lieu visée la Cour Européenne des droits humains qui a souvent critiqué la Suisse pour sa politique contraire aux conventions internationales.
  durcir les conditions d’accès à la naturalisation et renforcer les pressions pour strictement contingenter les diverses catégories de migrants : requérant-e-s d’asile, frontalier-ères, personnes cherchant à travailler.

On le voit, l’UDC remet en cause les accords avec l’Union Européenne. Elle ne cesse de dénoncer des décisions qu’elle considère comme des empiétements sur « la souveraineté du peuple ». Toutes ses campagnes sont obsessionnellement dirigées contre l’UE.

Seuls sont épargnés les accords qui ouvrent des marchés pour les entreprises suisses. L’UDC appelle notamment la classe politique à résister aux mesures s’en prenant au secret bancaire et aux intérêts des banques, alors qu’il est patent que celles-ci ont encouragé la fraude fiscale de citoyens « friqués » américains, français, allemands, italiens, et que les banques en Suisse accueillent à bras ouverts l’argent de tous les dictateurs et pouvoirs kleptocrates et corrompus du monde.

Cette politique migratoire ultra sélective augmentera fortement le nombre de personnes en situation irrégulière, c’est-à-dire sans autorisation de séjour. En effet, poussés par le chômage et la paupérisation croissante qui frappent les populations de nombreux pays européens figurant parmi les « perdants » de la libre circulation du capital, voire par une volonté légitime d’améliorer leur situation et celle de leur famille, de nombreuses personnes cherchant à travailler afflueront encore aux frontières des pays « gagnants » de la libre circulation du capital.

Le contingentement entraînera dès lors une sélection toujours plus féroce aux frontières et, simultanément, une prolifération de la police des étrangers. Il entrainera aussi la construction de nouvelles prisons pour embastiller des personnes dont le seul tort aura été d’essayer d’échapper à une bureaucratie fouineuse, cela sans avoir commis le moindre délit passible de la justice pénale. Déjà aujourd’hui on voit ce que cela donne avec les politiques ultra sécuritaires mises en œuvre par le gouvernement genevois : une surpopulation carcérale créant les conditions de violences entre les détenus, voire des émeutes.

L’autre résultat, encore plus sournois, sera un durcissement des conditions des luttes salariales. En effet, l’initiative de l’UDC prévoit un contingentement qui ne répond qu’aux besoins du patronat et qui ne contient aucune mesure d’accompagnement. C’est cela qui ouvrira la voie à une pression à la baisse sur les salaires et à une péjoration des conditions de travail de toutes et tous. Dans un tel cadre la couleur des passeports des salariés que le capital daignera employer n’aura que peu d’influence, préférence nationale ou non. L’initiative ouvre en effet la voie à tous les abus patronaux, aucun contrat collectif de travail ne résistera à la déferlante.

Les partis gouvernementaux font profil bas A l’annonce des résultats, tous les partis politiques qui appelaient à rejeter l’initiative sont venus déclarer qu’il fallait respecter la volonté populaire et appliquer les clauses de l’initiative. On peut néanmoins compter sur le patronat et les milieux contrôlant le capital pour sauvegarder leurs intérêts, au besoin en contournant l’initiative. Philippe Müller, le président du parti libéral-radical (PLR) n’a pas tardé à faire chorus avec l’UDC sur les permis de courte durée et la nécessité d’un tour de vis sur le regroupement familial et l’aide sociale. Ceux à gauche qui prétendaient que le patronat et la droite politiquement correcte ont intérêt à ouvrir toutes grandes les vannes de l’immigration ont tort. Cette droite tire encore une fois les marrons du feu : en réalité l’insécurité des immigrés renforcera encore leur soumission, ils seront encore moins disponibles pour la lutte. La seule « concession » de Philippe Müller a été la question de la contradiction entre le contingentement étendu aux demandeurs d’asile et les conventions internationales en la matière.

Le Conseil fédéral Il a vite profité de mettre en cause l’accord signé avec l’UE concernant l’extension de l’accord de libre circulation avec la Croatie. Le gouvernement helvète introduit ainsi une clause discriminatoire entre pays membres de l’UE, sans doute dans le but de s’ouvrir de nouvelles perspectives de négociation sur cette question. Par ailleurs, l’Union Européenne ne s’est pas fait faute de réagir en bloquant les négociations sur le programme d’échange d’étudiants Erasmus et le programme de coopération en matière de recherches scientifiques Horizon 2020. Il semblerait de plus que l’UE s’apprêterait à geler les négociations institutionnelles sur l’avenir des relations entre la Suisse et l’UE.

La gauche dite « radicale » Toutes les réactions des partis gouvernementaux prouvent que les velléités d’une partie de la gauche dite « radicale » de lancer un référendum soi-disant « de gauche » contre l’extension à la Croatie de l’accord de libre circulation des personnes étaient aberrantes. Une discrimination sur la question entre pays membres de l’UE est une remise en cause du principe même de la liberté des gens de circuler. Le droit (il s’agit en effet plus d’un droit que d’une liberté) de circuler redeviendra une question de statut social : les personnes fortunées circuleront comme elles veulent, les autres subiront les tracasseries bureaucratiques et administratives inévitables lorsqu’il s’agit de faire appliquer des interdits.

En s’en prenant à la libre circulation des personnes, la gauche dite « radicale » a complètement sous-estimé le fait que les accords bilatéraux forment un tout comportant aussi des avantages pour les gens (notamment le regroupement familial et le droit à l’aide sociale), qu’il est beaucoup plus difficile de conquérir des avantages que de les perdre, et qu’en donnant des coups de canif dans des accords on ouvre la boîte de Pandore qui permettra de remplacer les avantages par des désavantages. Cela est encore une fois prouvé : non seulement les travailleurs/euses en Suisse sont divisés par leur statut, mais ils sont de plus isolés des autres travailleurs européens, ce qui affaiblira la lutte contre les ravages de la société financière.

Les conséquences du vote

Apparemment, l’adoption de l’initiative de l’UDC ouvre une crise institutionnelle entre la Suisse et l’Union Européenne. Cela est présenté comme une évidence. A notre sens l’idée de cette crise institutionnelle ne doit être vue que comme une des hypothèses. En effet, s’il y a ouverture d’une crise institutionnelle avec l’Europe, l’initiative de l’UDC ne peut qu’en être un des facteurs, l’élément principal ne pouvant qu’être la fonction de la Suisse comme gestionnaire d’une partie disproportionnée de la fortune mondiale.

La Suisse vit en effet sur la contradiction suivante : il existe un conflit, voire une guerre, entre les pouvoirs nationaux cherchant à faire rentrer la manne fiscale et une bourgeoisie supra nationale de plus en plus insaisissable contrôlant l’essentiel de la fortune mondiale et considérant que les places offshore sont indispensables, voire doivent être encore renforcées. C’est son insaisissabilité qui rend la bourgeoisie supra nationale si forte, elle mène à une sorte d’impuissance des Etats nationaux réduits au rôle de faire-valoir d’un capital qu’ils contrôlent de moins en moins.

Mais la Suisse échappe à l’intérêt national classique d’une Nation assise sur le capital de sa bourgeoisie ; comme toutes les places offshore elle « représente » plus la bourgeoisie supra nationale que la bourgeoisie à proprement parler suisse, et son lien au peuple est faible. « Dis-moi qui te nourrit, je te dirais qui tu sers » est un dicton qui s’applique également à la Suisse. Comme une grande part de sa richesse provient de la gestion d’un capital qui échappe aux Nations, la Suisse sert plus la bourgeoisie supra nationale de plus en plus hors sol que le, ou plutôt les peuples de Suisse. L’adoption de l’initiative de l’UDC illustre ce fait. C’est ce que nous allons maintenant développer.

Un vote raciste ?

Vue sous l’angle des intérêts particuliers de la bourgeoisie suisse, l’idée d’un peuple fondamentalement xénophobe face à une bourgeoisie ouverte et libérale perd de sa pertinence : le peuple ne s’est en réalité pas prononcé uniquement sur le problème immédiat posé par l’initiative, il s’est aussi prononcé sur le sentiment diffus, mais persistant et frustrant, d’être exclu des décisions importantes et de ne plus avoir prise sur ce qui le concerne. Une fois décrypté pour comprendre le point de vue du peuple, qu’y avait-t-il de majoritaire derrière ce vote ? Deux choses : pouvoir travailler là où on est pour vaincre la précarité et avoir un minimum de contrôle sur ce qui est et va être produit afin de (co)décider des choix forgeant le futur.

Le peuple suisse, mais cela se pose aussi pour tous les peuples du monde, s’est aussi prononcé de manière très diffuse sur le fait que les richesses produites doivent servir à développer les régions où elles sont produites.

S’il y a frustration d’une partie de la gauche, c’est à elle-même qu’elle devrait s’en prendre, elle n’a su ni repérer ni traduire les désirs inconscients du peuple, elle n’a non plus pas su définir ce que serait une coopération entre les peuples une fois ceux-ci libérés du parasitisme capitaliste. Cela a provoqué un cataclysme ; qu’il soit salutaire dépend de nous.

Y aura-t-il une crise institutionnelle ?

La question de la crise institutionnelle posée par un contingentement qui serait incompatible avec le principe de libre circulation des personnes figurant dans les Traités européens et les accords bilatéraux avec la Suisse peut être posée, mais comme une hypothèse difficilement vérifiable. Les bourgeoisies européennes pourraient aussi être menées – « la mort dans l’âme » soupirera la social-démocratie − à une relativisation de cette « libre » circulation pour l’assortir d’un contingentement ou de conditions propres à chaque pays au sein d’une Europe désolée mais contrainte de céder aux réalités.

En effet, comme le montre les fortes velléités protectionnistes de certains pays de la Communauté, les forces nationalistes et xénophobes ont partout le vent en poupe. C’est ce phénomène qui devrait être mis en évidence, non pas pour l’avantager, mais parce qu’on ne peut faire confiance aux forces qui travaillent la bourgeoisie pour garantir à toutes et tous un véritable droit de circuler.

Cette hypothèse est fondée sur des faits : dans pratiquement tous les pays membres de l’UE les deux droites, la classique et l’extrême, se rapprochent de plus en plus tandis que la social-démocratie, les Verts et certains éléments de la démocratie chrétienne forment un centre de plus en plus droitier. Soyons-en sûr, la droite classique ne laissera pas longtemps le terrain de la xénophobie à la seule extrême-droite.

La bourgeoisie supra nationale

Que devient la bourgeoisie supra nationale qui dérive au-dessus des forces qui s’agitent comme autant de boxeurs grogy dans la sphère politique des Etats-nations ? Elle sera comme son capital, de moins en moins liée aux activités sociales réelles, elle vivra de plus en plus de la spéculation et de ses manipulations financières. Au nom de sa liberté, elle livrera une guerre sans merci (Venezuela, Ukraine, Syrie, etc.) à tous les peuples désirant contrôler leurs richesses. Dans le but d’accaparer l’essentiel des richesses, elle se fractionnera en plusieurs constellations et alliances guerrières plus que rivales (Chine, Russie, Otan), toutes plus impérialistes les unes que les autres et toutes porteuses de guerres. Comme le montre la multiplication des traités de libre échange, elle essayera de développer des lois et règlements comme elle supra nationaux et échappant aux Etats-nations. Elle se foutra des flux migratoires et des conditions de ceux-ci. La Suisse ne restera une place-forte financière que dans la mesure où elle continuera d’assurer sans état d’âme, et avec tout le cynisme qui sied à cette fonction, la gestion d’une part non négligeable de la fortune des sur-nantis de la planète.

Sauvegarder ses intérêts immédiats

Les milieux dominants en Suisse s’efforceront de sauvegarder leurs intérêts au jour le jour, fut-ce au prix d’un contournement de l’initiative de l’UDC. Par contre, ils profiteront pleinement des nouvelles inégalités au sein du peuple pour que celui-ci continue de ne pas poser la question comme elle devrait être posée : le droit de travailler doit être un acquis pour toutes et tous. Ce droit respecté, les statuts qui divisent n’auraient plus de raison d’être.

Ces milieux dominant n’hésiteront pas non plus de se cacher derrière « la volonté populaire » pour durcir les lois et les règlements concernant le statut des étrangers lorsqu’ils sont en Suisse. Ils joueront les catégories de travailleurs les unes contre les autres, au gré de leurs intérêts, leur souci étant de ne pas laisser le terrain de la xénophobie aux seuls partis d’extrême-droite.

Une initiative contre l’Union européenne telle qu’aujourd’hui conçue

L’initiative de l’UDC était objectivement une initiative contre l’Union Européenne. On connait l’orientation fortement néo-libérale pour une « concurrence libre et non faussée » prônée par l’UE. Cela fonde l’UE sur un concept de rivalité, et non de coopération. Loin de réduire les inégalités entre les pays, donc de les homogénéiser, cette orientation les a encore creusées. Les conséquences dramatiques de ces politiques au sein de certains pays de l’UE et les diktats de celle-ci envers des pays comme la Grèce ont négativement frappé une importante fraction de l’électorat suisse.

La conception fortement néo-libérale − basée sur la compétition et non la coopération entre les pays membres de l’UE − peut et doit être dénoncée mais sans idéaliser la Suisse et se la représenter comme un exemple à suivre, comme l’image du petit pays seul contre tous résistant à une Europe envieuse et jalouse.

La Suisse est avant tout une place offshore, un endroit où de nombreuses personnes sur-friquées planquent leur fortune pour échapper au fisc de leur propre pays [4] . Une grande partie de la « prospérité » de la bourgeoisie en Suisse provient de son « savoir-faire » en matière de fraude fiscale, ce qui crée un peu partout dans le monde des manques à gagner gigantesques pour financer les programmes sociaux qui, eux, restent sous la responsabilité des Etats-nations.

On ne saurait non plus méconnaître que la libre circulation formalisée dans les accords bilatéraux à l’initiative de l’UE contient des droits sociaux pour les migrant-e-s de la Communauté européenne et que la perte de ces droits ne favorisera nullement l’obtention d’autres droits pour les migrants du reste du monde. L’abolition du statut de saisonnier a été une avancée, sa quasi réintroduction sera un net recul et un facteur supplémentaire d’inégalités. Mais il n’y a pas que le statut des saisonniers, il y a aussi l’attribution de compétences démesurées données aux employeurs pour sélectionner les travailleurs qu’ils occuperont et l’impossibilité de soumettre certaines affaires aux juridictions européennes souvent plus respectueuses des droits humains.

Les mesures d’accompagnement

Les syndicats réclamaient à juste titre des mesures d’accompagnement supplémentaires permettant d’éviter les sous-enchères salariales. Les discussions déjà très délétères sur le sujet seront très probablement abandonnées. Le patronat arguera qu’avec le contingentement préconisé dans l’initiative « nous avons déjà ce que nous voulions » et que les mesures d’accompagnement ne sont plus nécessaires puisqu’il n’y a plus de « liberté de circulation ». Quant aux promesses de mesures d’accompagnement préconisées par le Conseil d’Etat et le patronat genevois, il y a fort à parier qu’elles seront fortement édulcorées. Il n’y a non plus aucun signal positif en la matière au niveau fédéral.

Absence d’une véritable opposition de gauche aux Chambres fédérales

Les commentaires après l’acceptation de l’initiative xénophobe de l’UDC confirment qu’il n’existe pas véritablement d’opposition de gauche au sein des Chambres fédérales. Certes certaines personnes ont une sensibilité humanitariste plus marquée que d’autres, mais l’UDC est la seule formation politique qui peut se targuer d’être une force d’opposition et d’exprimer la volonté d’une des composantes des citoyens en Suisse contre l’establishment politique. Elle est donc aujourd’hui la formation politique la moins hors sol de toute.

A l’instar du reste de la classe politique, les dirigeants du Parti Socialiste eux-mêmes n’ont guère tardé à baisser pavillon. Tout le petit monde de la caste politique s’est rallié dans une sorte « d’union sacrée » derrière le Conseil fédéral, ceci au moment où de nombreux signaux montrent qu’il règne une profonde défiance à l’égard des autorités en général, du patronat en particulier. Cette défiance ne touche pas uniquement la question des migrations, mais des sujets aussi importants que les salaires abusifs des managers, le taux de conversion des capitaux accumulés dans les caisses du deuxième pilier, la politique environnemental, etc.

Les partis de gauche (PS et Verts) se prosternent ainsi devant la forme démocratique du vote pour entériner son contenu totalement étranger aux valeurs humaines les plus élémentaires. Leur opportunisme n’a pas de limite. Toute la classe politique oublie le contenu foncièrement antidémocratique de l’initiative de l’UDC, tous se dépêchent de déclarer que « le peuple a décidé », que nous avons perdu et qu’au nom de la démocratie il faut maintenant « honnêtement » appliquer les clauses de cette initiative. Tous consacrent ainsi que les migrants-es ne sont pas des hommes et des femmes devant avoir des droits, mais qu’ils sont de simples objets de vote servant en quelque sorte d’exutoires aux ressortissants suisses.

Les « différences » au sein de la classe politique n’existent que pour se payer une bonne conscience auprès de leurs électorats respectifs de plus en plus unanimement mécontents. Ainsi, les partis de gauche tentent de consoler leur électorat en rivalisant d’imagination pour enrober d’un voile « consensuel » des décisions qu’ils disent inéluctables. Tout en mettant l’initiative en œuvre, ils se dépêchent de soutenir une manifestation de protestation contre le vote de l’UDC, ils disent vouloir trouver une solution alternative pour les étudiants et les Universités ou Instituts de recherche qui sont actuellement privés des programmes Erasmus et Horizon 2020.

Mais il n’y a aucune critique du système capitaliste lui-même, aucune déclaration exprimant clairement la nécessité de sortir du capitalisme, aucune déclaration sur le fait que la forme démocratique doit être liée à un contenu démocratique, donc au respect d’un socle minima et inaliénable de droits, dont celui d’être en tous temps admis avec sa faculté de faire dans la coopération sociale.

Cela équivaut à accepter le système quel que soit son caractère génocidaire, comme jadis, au nom de la démocratie, l’establishment politique avait déjà accepté les pires exactions guerrières. Tout se passe comme si nous n’avions pas d’Histoire, comme si tout était un éternel recommencement, comme si une stratégie renversant l’ordre des choses serait ad aeternam impossible.

Les racistes sont-ils vraiment si nombreux ?

Nous ne le pensons pas.

Certes, une frange des votants qui ont accepté l’initiative de l’UDC sont des xénophobes viscéraux. Mais de larges couches de la population suisse ont utilisé l’initiative de l’UDC comme par défaut, pour exprimer d’autres préoccupations que celles contenues dans l’initiative. Les votants ont, probablement majoritairement, exprimé une insécurité et une forte angoisse devant l’avenir que nous réserve le capitalisme. Celui-ci idolâtre une compétition exacerbée qui, partout et dans tous les domaines, consacre la loi du plus fort et écrase les plus faibles. Cet aspect du vote ne peut en aucun cas être considéré comme xénophobe, mais comme un cri désespéré contre la violence du capitalisme en tant que système de plus en plus incontrôlable et incontrôlé. L’aspect nationaliste et identitaire du vote exprime aussi autre chose que du chauvinisme, il exprime une perte de repères de larges franges de la population, ce qui renvoie au vide idéologique, au manque de vision des forces politiques dites « de gauche » qui prétendent représenter le peuple. Il exprime enfin la crainte de subir le sort de certains pays de l’UE (Grèce, Portugal, Espagne, Italie ou encore France) en proie à une explosion du chômage et de la précarité.

Le vide idéologique

Si la propagande de l’UDC a réussi à faire accroire que la dégradation des conditions de vie et l’absence de perspectives étaient pour l’essentiel dues à l’immigration, voire à l’Union Européenne, c’est en grande partie attribuable au vide politique de la gauche qu’il faut l’attribuer.

Aucune campagne centrale de la gauche n’a su mettre en évidence que la cause de ces problèmes était à chercher dans le caractère de plus en plus destructeur du capitalisme. Aucune campagne n’a mis en évidence le fait que la financiarisation de l’économie et les mouvements spéculatifs cannibalisent l’économie productive et, tendanciellement, toutes les activités sociales de plus en plus considérées comme des objets financiers sources de profit. Ce sont ces développements qui génèrent des inégalités croissantes et nous enferment dans des corporatismes de plus en plus étroits.

La compétition exacerbée, la libre circulation des marchandises et des capitaux sont les véritables causes de la dégradation de la situation des travailleurs, de l’accroissement du fossé entre les riches à crever et les pauvres à mourir, des exodes de personnes cherchant à travailler, celles-ci étant contraintes de suivre les migrations du capital pour trouver un emploi. Dans la période actuelle faite de crise, de chômage croissant au vu des rivalités qui s’aiguisent entres les pays et les alliances impérialistes, la compétition de plus en plus exacerbée entre les entreprises, les nations, les régions risque de déboucher - voir débouche déjà - sur des guerres.

Il n’y a plus aucune critique du capitalisme en tant que système, et il y a encore moins de tentatives de dessiner les contours d’un autre contrat social. Tout se passe comme si le capitalisme était désormais et définitivement incontournable.

L’internationalisme, ce grand absent

Aucune campagne inspirée d’un véritable internationalisme des travailleurs/euses et d’une coopération entre les peuples n’a été conduite. A lire les commentaires postérieurs à la votation, parmi les partis représentés à Berne c’est à qui se montrera « plus suisse que les Suisses ». Dans tout le pays la caste politique se livre à une incroyable déferlante de déclarations nationalistes et réactionnaires.

Pourtant, déjà au 19ème siècle l’internationalisme faisait partie du patrimoine politique et idéologique de la gauche. Rappelons-nous les deux slogans : le premier sous forme de constat clair « les prolétaires n’ont pas de patrie » ; le second sous forme d’appel « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Le premier slogan constatait déjà que les Nations n’étaient pas des constructions créées par la coopération entre les peuples ou par les luttes contre les oppressions impérialistes, mais qu’elles résultaient de pratiques guerrières qui nous étaient étrangères. Le deuxième slogan tirait la seule conclusion plausible : puisque les Nations sont basées sur les rivalités entre bourgeoisies, les travailleurs et les peuples doivent s’unir pour éviter les guerres. Ces slogans gardent toute leur actualité, ce qui montre que si les cent dernières années les peuples et les travailleurs ont fait progresser les sciences et les technologies, les bourgeoisies ont maintenu les rapports sociaux et politiques dans un état de sous-développement absolu.

La gauche en Suisse n’a pas été épargnée par la contradiction : au début du XXe siècle les tendances nationalistes d’un Greulich [5] et dans la deuxième moitié de ce siècle l’ultra nationalisme chauvin des Schwarzenbach et consorts acquirent une influence certaine, mais le courant internationaliste faisait encore entendre sa voix. Aujourd’hui, bien que dans le contexte de la mondialisation capitaliste de nombreux problèmes sociaux-économiques et environnementaux dépassent le cadre des vieux Etats-nations, aucune tentative de développer un concept de coopération internationaliste n’est mis en avant pour faire face à la nouvelle situation. On a pu un temps penser que l’Union européenne aurait pu constituer un cadre de résistance à la compétition capitaliste, mais elle s’est vite avérée être non seulement vers l’extérieur mais en son sein même une entité fondée sur une concurrence dite "libre et non faussée" dévastatrice. Cela n’excuse pas que pratiquement toute la gauche dite « radicale » réclame un retour à la souveraineté de sa nation comme ersatz de ce qu’elle appelle la mondialisation pudiquement affublée de l’adjectif capitaliste. Tout se passe comme si la notion d’internationalisme, au sens de coopération entre les peuples, ne serait plus bonne qu’à pimenter certains discours du 1er mai !

Disons-le clairement, l’idéologie nationaliste est aujourd’hui archi-dominante ; la caste politique dans son ensemble s’y vautre parce qu’il n’y a pas de contrefeu. Cela laisse la voie libre à tout ce qui divise les peuples et les travailleurs/euses de tous les pays, cela pérennise dans le monde entier le maintien sans droit politique des populations migrant-e-s, et cela banalise le fait que ces populations n’ont pas accès à un minimum de droits sociaux. Récemment, le Grand Conseil du canton de Genève n’a-t-il pas encore une fois refusé l’éligibilité des étrangers au niveau communal ?

L’idéologie nationaliste ne se construit que contre des hypothétiques ennemis : elle postule aujourd’hui une mythique unité des Suisses de tous bords unis derrière « leurs » capitalistes luttant contre la concurrence étrangère. Dans ce cadre, les travailleurs/euses et milieux populaires immigrés sont non seulement présentés comme des personnages inférieurs tout juste bons à balayer nos rues, vider nos poubelles, faire la vaisselle dans nos restaurants, assumer les fonctions subalternes dans nos hôpitaux ou EMS, mais aussi comme des concurrents, une sorte de cinquième colonne. Cette division verticale, à savoir les Suisses contre les autres, se substitue alors à la vraie division, celle-ci horizontale, entre d’une part celles et ceux, suisses ou étrangers, qui vivent de leur travail, d’autre part celles et ceux qui vivent de l’exploitation du travail des autres, de la spéculation et du pillage des pays pauvres, tous ceux qui s’enrichissent cyniquement sur le dos des populations les plus paupérisées et précarisées.

Construire la coopération entre les peuples à la place de la guerre entre les nations

A la place de débattre des stratégies à mettre en place pour développer une vraie coopération entre les peuples − ce qui serait aussi le seul moyen de construire un avenir conforme à ce que les travailleurs pourraient faire s’ils avaient la maîtrise de leur faculté de faire et pouvaient partout la mettre en œuvre dans des conditions de coopération et non de guerre de tous contre tous − chacun dépense toute son énergie à défendre son entreprise contre les autres, sa commune contre les autres, son canton contre les autres. Dans ce cadre, la seule marge de manœuvre de la gauche est de lutter pour réserver à « ses » travailleurs nationaux les rares emplois que le capital est encore capable de créer.

Nous disons bien haut qu’il faut cesser de s’invectiver en se traitant de xénophobes ou de racistes, ou encore sur la question de la libre circulation de partisans du néolibéralisme, et qu’il faut dès aujourd’hui discuter des stratégies qui nous uniront et nous sortiront de l’enfer capitaliste. Reconnaissons que la débâcle a été collective, soyons maintenant suffisamment intelligents pour proclamer que nous ne nous en sortirons que si nous sommes capables de nous unir. Sortons tous et toutes de nos certitudes, entrons tous et toutes dans le monde du doute, c’est le seul qui permet la créativité.

Ni sous-estimer, ni sur estimer

La défaite populaire représentée par la victoire de l’UDC divise, mais l’interpréter en assimilant à des fascistes toutes celles et ceux qui ont déposé un oui dans les urnes revient à les stigmatiser comme si toutes et tous avaient déposé leur oui pour la même raison, par haine xénophobe et raciste. C’est loin, très loin d’être le cas. Une analyse « sociologique » même grossière du vote montrerait que c’est le contraire : de nombreux votants n’ont pas voté sur la question des étrangers, mais sur leur vécu, la précarité croissante générée par le capitalisme.

Celui ou celle qui a voté oui à l’initiative UDC parce qu’il essuie un énième échec dans sa recherche d’emploi s’est certainement trompé de cible, mais cela n’a rien de raciste, il est simplement victime d’un système qui l’exclut. Celui ou celle qui a accepté l’initiative en pensant diminuer le chômage s’est certainement trompé, mais cela n’a rien d’un vote raciste, il a été mu par la précarité croissante de l’emploi capitaliste. Le citoyen qui a voté pour l’initiative en pensant renforcer la place de son pays dans le monde s’est lui aussi certainement trompé, mais il n’est pas nécessairement un raciste, il est tout au plus une personne qui a été abusée par une propagande mensongère. La petite grand-maman qui a été agressée dans la rue ou le travailleur craignant pour son emploi qui ont voté oui à l’initiative en pensant lutter contre l’insécurité croissante de nos rues se sont certainement trompés, mais de là à les prendre pour des racistes serait faire une lourde erreur, ils ont voté contre l’insécurité de nos rues ou contre la précarité extrême de l’emploi capitaliste. Le travailleur ou la travailleuse qui a accepté l’initiative en pensant voter contre les exactions patronales − un patronat qui, partout, essaie de diminuer des salaires déjà bien maigres − se trompe certainement d’ennemi, mais il n’est pas non plus un raciste.

Tous ces gens ont accepté l’initiative de l’UDC en pensant avant tout empêcher le pire, donner un signal fort. Ils ont l’impression, non sans raison, qu’on ne leur donne jamais l’occasion de prendre position sur les vrais problèmes, ils saisissent alors toutes les occasions de crier leur désarroi. Leur message n’a rien de xénophobe. A nous de le comprendre et de ne pas le confondre avec celui des vrais xénophobes et racistes.

La frange de celles et ceux qui ont accepté l’initiative en raison de son caractère xénophobe et raciste existe évidemment, mais ces personnes représentent une petite minorité prête à utiliser les moyens les plus crapuleux dans le seul but de renforcer leur position au sein de la caste politique, pour faire carrière. Nous n’avons pas besoin d’elles. A nous de montrer qu’elles ont engrangé une victoire à la Pyrus.

Et nous, quelles leçons tirons-nous ?

Premièrement, cette votation n’a pas opposé que des bons humanistes contre des méchants racistes. Elle a mis en jeu d’autres intérêts. Certains aspects de l’initiative intéressaient fortement le patronat et les opérateurs financiers tout heureux de voir « l’autre camp », celui des gens du peuple, se déchirer à la place de s’unir.

Deuxièmement, la vraie question, celle du capitalisme dévastateur qui bouche l’avenir et génère une insécurité sur tous les plans, ne doit plus jamais être oubliée. Notre grande erreur a été de nous laisser envahir par un docte échange « culturel » sur la bienséance ou la malséance des idées xénophobes, comme si celles-ci étaient hors sol, comme si elles n’avaient pas leur source dans le système capitaliste et sa course effrénée au profit.

Troisièmement, on ne luttera pas contre le racisme sans développer les luttes contre le capitalisme en tant que système, ce qui mène à un autre impératif : nous devons de toute urgence montrer qu’un autre modèle économique et un autre contrat social sont possibles et qu’il ne faut plus attendre pour enclencher le processus de leur mise en œuvre [6].

Quatrièmement, les révolutionnaires, les travailleurs/euses doivent dès maintenant s’unir pour établir les stratégies politiques menant à renforcer les liens avec les peuples, à renforcer notre enracinement en son sein.

Cinquièmement, il faut dès maintenant renforcer les liens avec les peuples et organisations d’autres pays, cela dans le strict respect de l’égalité des êtres humains, par-delà leur nationalité et leur culture. Etablir avec eux une plate-forme montrant comment la coopération entre les peuples pourra remplacer la guerre entre les Nations.

Conclusion provisoire

Aujourd’hui, le capitalisme vu sous son angle de système de production a non seulement investi au travers des multinationales l’ensemble de la planète, mais il a fait de même avec son appareil financier, les banques et autres instituts couvrent désormais le monde entier. La bourgeoisie supra nationale résulte de cette évolution, et non le contraire.

Les bourgeoisies nationales sont cependant elles aussi obnubilées par les avantages de ce système financier mondialisé ; grâce à lui on peut rapidement faire beaucoup de fric qui peut partout et en tout temps être calfeutré, échapper ainsi aux obligations fiscales des Etats nationaux. Les affaires de fraudes fiscales infestent tout l’univers. Le capital circule au-dessus des frontières, en toute liberté, d’une part pour se soustraire et échapper à ses obligations sociales, d’autre part pour profiter des endroits où la main-d’œuvre est la moins chère.

Tout cela s’est traduit par une perte de pouvoir des Etats nations. Mais cette nouvelle situation n’a pas surgi du néant, la bourgeoisie supra nationale y avait intérêt et le capital a évolué en fonction. Les hommes ont suivi le mouvement : d’un côté les capitalistes l’avantageaient parce que le capital financier et spéculatif rapportait bien plus que celui investi dans l’économie dite « réelle », de l’autre côté ils pleurnichaient sur leur « impuissance » et la fatalité les empêchant de combattre la paupérisation de plus en plus galopante et le chômage endémique.

Aujourd’hui, les bourgeoisies nationales sont prises dans une contradiction du genre « je t’aime, moi non plus ». D’une part l’avantage, grâce à la sphère financière fortement autonomisée chaque bourgeoisie peut facilement escamoter son argent et sans problème le soustraire aux obligations fiscales et sociales "nationales" ; d’autre part le désavantage, ces mêmes bourgeoisies perdent une grande partie de contrôle sur le capital national, celui-ci leur échappe alors en tant que moyen de contrôle de leur Etat-nation respectif.

Que se passe-t-il pour les travailleurs ? Eux aussi sont soumis aux mêmes flux, mais leurs intérêts divergent avec ceux des bourgeoisies aux deux niveaux : au plan national, les peuples ont intérêt à ce que le capital reste local, reste là où il a été produit et serve au développement de leur espace de vie, tandis que les membres des classes bourgeoises respectives ont intérêt à ce qu’il circule librement pour profiter des places offshore et des salaires les plus bas ; au niveau supra national, les peuples ont intérêt à démasquer les places offshore, à rendre leurs manipulations transparentes pour que le capital qui s’y camoufle soit également soumis à ses obligations fiscales, tandis que les bourgeoisies dites "nationales" ont intérêt de maintenir l’opacité.

Ce qui est sûr, c’est que les flux de capitaux sont incontrôlés et incontrôlables, même pour les bourgeoisies nationales les plus fortes, tandis que pour les individus membres des bourgeoisies tant nationales que supra nationale, le « sacrifice » en terme de pouvoir local est compensé par la manne provenant du niveau supra national. Ce n’est en effet qu’à ce niveau, libre de toute entrave nationale, que le capital parviendra à vampiriser l’essentiel des activités sociales.

Il faut choisir : l’internationale du capital et des nationalismes ou la coopération entre les peuples

Quelle conclusion doit-on tirer de la faillite du modèle capitaliste ? Qu’il faut, comme une partie de la gauche le propose, jouer le niveau national contre le niveau supra national ? Ce n’est pas notre avis. C’est même très dangereux.

Selon notre conception, dans une autre société le niveau « international » ne diminuera pas le pouvoir des peuples, mais il ne sera pas non plus « hors sol », il aura la charge de gérer les questions qui dépassent les cadres nationaux : répartition de l’eau potable, production et circulation des produits énergétiques, accès aux ressources alimentaires, gestion de ce qui doit être considéré comme étant partie du « patrimoine du vivant » (forêts, faune animale, climat, richesses naturelles, et autres), coopération sur toutes les questions débordant du cadre des nations (par exemple la production d’énergie nucléaire ne peut pas être du seul ressort des nations), division du travail rationnelle qui élimine les transports de marchandises inutiles et dommageables pour l’environnement.

Selon notre conception les rapports au niveau « supra national » ne prendront pas du pouvoir aux peuples, ils résulteront de la coopération entre les peuples. Ceux-ci seront la base sur laquelle se construira une autre mondialisation, celle qui ne pillera personne, mais qui recevra des peuples le pouvoir nécessaire pour régler les problèmes dépassant les cadres régionaux et locaux. Cela seule une coopération réelle et pleinement assumée entre les peuples le permettra. Ceux-ci décideront de la « division du travail » entre les plans locaux, régionaux et mondiaux.

Le niveau régional sera réservé aux peuples, il aura la tâche essentiel d’organiser la vie locale, de produire tout ce qui peut l’être sur ce plan, de construire la société, le vivre ensemble. Seul ce niveau sera en mesure de déterminer ce qui couvrira les besoins des populations locales et ce qui pourra être échangé (les surplus respectifs) entre les peuples.

Les révolutionnaires ont sur ce plan un immense chantier à ouvrir.

On l’entend déjà dire : « Ce n’est là qu’une vision d’avenir, le présent est tout autre, c’est la misère des uns et l’extravagante richesse des autres ». Ce à quoi nous répondons : « Oui, comme après chaque guerre il faut vivre avec les ruines du vieux monde, vivre dans ses décombres… mais, admettons-le toutes et tous, le moins longtemps possible parce que le point de non-retour n’est pas loin ».

[1] On a même eu récemment un jugement du Tribunal fédéral décrétant que traiter un algérien de « cochon d’étranger » ou un requérant d’asile de « sale requérant d’asile » de la part de policiers n’était pas assimilable à un délit raciste.

[2] Les deux principales centrales syndicales.

[3] Voir : http://www.travail-et-salariat.org/spip/spip.php ?article39

[4] Rappelons-le, pour une population n’atteignant que le 0,7% de la population mondiale, la Suisse a sous gestion près de 17% des fortunes des personnes les plus riches du monde.

[5] Homme politique de la gauche réformiste.

[6] Des éléments de base d’un tel contrat sont donnés pour discussion dans le livre « Manifeste pour un nouveau contrat social » écrit par Christian Tirefort et édité par les Editions l’Harmattan, à Paris. On peut l’obtenir dans toutes les librairies tant au format papier que numérique.



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