Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.

A propos de la guerre de 14-18

lundi 15 septembre 2014 par Eric Decarro
Dans le cadre de la commémoration du 100ème anniversaire du déclenchement de la « grande guerre », appelée aussi « la grande boucherie », de nombreux ouvrages d’historiens ont été publiés cette année.

On commentera ici certains éléments contenus dans la monumentale oeuvre qu’un collectif d’historiens de diverses nationalités dirigé par Jay Winter a récemment publiée sous le titre « La première guerre mondiale » ; très complète et documentée sur les combats et leur évolution au cours de la guerre, la situation sur les différents fronts, les systèmes impériaux impliqués dans cette guerre, les atrocités et les crimes de guerre, voire les génocides perpétrés durant « la grande guerre », il ne nous éclaire guère sur l’origine et les causes profondes de cette guerre.

L’un des premiers chapitre de l’ouvrage traite de l’origine de la guerre et le suivant des responsabilités des divers gouvernements dans le déclenchement de celle-ci.

Concernant l’origine de la guerre, et finalement ses causes, l’un de ces historiens énumère une multitude de facteurs (vitesse d’industrialisation et d’urbanisation, mobilisation politique intérieure, impérialisme et colonialisme, culture européenne entre optimisme et pessimisme, militarisme et chauvinisme, course aux armements des puissances européennes, préparation d’une guerre préventive par les hiérarchies militaires, poids croissant de celles-ci dans les décisions politiques), mais ces facteurs – qui constituent une totalité – demandent eux-mêmes à être expliqués ; ils ne nous disent rien sur pourquoi et comment cette guerre a éclaté.

D’autres historiens, cités à propos de « l’enthousiasme » d’août 1914, évoquent comme facteur explicatif « les mentalités » et « l’esprit des décideurs » à l’approche de la guerre. Selon moi, ce ne sont pourtant là que des facteurs subjectifs ; ils ne nous disent rien non plus sur les causes de cette guerre parce qu’ils n’expliquent pas pourquoi les « mentalités » et « l’esprit des décideurs » ont changé pour verser vers la guerre.

On cherchera vainement dans cet ouvrage la moindre référence au Congrès extraordinaire de l’Internationale socialiste tenu à Bâle en 1912, lors duquel les délégués voyant croître le danger de guerre entre les grandes puissances en Europe, caractérisaient par avance celle-ci comme une guerre impérialiste, appelaient tous les partis socialistes à la combattre et, en cas d’échec, à utiliser la crise économique sociale et politique qu’elle ne manquerait pas d’engendrer pour renverser dans tous les pays les gouvernements capitalistes. La résolution de l’Internationale, votée à l’unanimité, parle bien de la guerre à venir engagée sur le terrain de l’impérialisme capitaliste, « des intérêts dynastiques » et de la politique de conquête. Les délégués déclaraient ainsi solennellement qu’on ne saurait « couvrir » cette guerre pour la main-mise sur les colonies, l’annexion de territoires, le pillage des richesses d’autrui, la ruine des concurrents, du moindre prétexte « d’intérêt national ».

Quand on connaît la montée en puissance du mouvement ouvrier et du parti socialiste dans la plupart des pays européens au cours des 30 années qui ont précédé la guerre, il est difficile de comprendre qu’on puisse passer sous silence un événement de cette importance.

Le « glissement » vers la guerre

Dans l’ouvrage dirigé par Jay Winter, alors même qu’on mentionne l’intensification de la course aux armements en acte dans tous les pays européens, on présente les développements survenus entre l’assassinat à Sarajevo le 28 juin 1914 de l’archiduc de l’Empire austro-hongrois Francois-Ferdinand et son épouse par un nationaliste serbe, Gavrilo Principe, et les déclarations de guerre début août des deux groupes de puissance belligérantes, l’austro-allemand d’un côté et l’anglo-franco-russe de l’autre, comme des développements quasiment accidentels, auxquels auraient contribué un faisceau de circonstances convergentes, voire d’erreurs de jugements des gouvernants.

L’un des historiens mis à contribution s’interroge ainsi sur « cette descente » brutale dans la guerre, alors que dans les années précédentes, des crises graves avaient été résolues par la négociation (en particulier la crise de 1912 entre l’Allemagne et la France à propos du Maroc). Selon cet auteur, parmi les dirigeants européens, personne ne souhaitait vraiment la guerre, un jugement qui paraît très contestable car il faut bien que dans chaque camp des forces aient poussé vers la guerre, ne seraient-ce que les hiérarchies militaires et les marchands de canons.

Le problème est : qu’est-ce qui sous-tendait la croissance de ces forces bellicistes ? Et quels étaient leurs buts de guerre ?

Il a en tous cas bien fallu que des matières inflammables se soient accumulées pour que toutes les puissances européennes, en l’espace d’un mois, aient été en quelque sorte « happées » par un mécanisme incontrôlable conduisant fatalement à une guerre sans précédent.

C’est ainsi que le Chancelier allemand Bethmann Hollweg déclarait le 27 juillet 1914 : « une fatalité plus forte que la puissance de l’homme plane sur l’Europe et le peuple allemand ».

Toujours dans le même ouvrage, les auteurs recherchent des responsabilités dans le déclenchement de cette guerre et tendent à considérer l’Autriche-Hongrie comme la principale responsable pour avoir voulu punir la Serbie avec l’appui de l’Allemagne en croyant pouvoir maintenir ce conflit dans un cadre « local ». Ils signalent aussi les ouvrages d’historiens allemands qui ont mis l’accent dans les années 50 sur la responsabilité principale du gouvernement allemand dans le déclenchement de cette guerre, en l’accusant d’avoir voulu et préparé cette guerre depuis 1912 dans le but de faire de l’Allemagne une puissance à suprématie mondiale. Dans le même ouvrage, on mentionne aussi que dans le grand débat qui prit fin à la fin des années 30, les historiens convinrent qu’aucune des grandes puissances ne pouvait être affranchie d’une part plus ou moins importante de responsabilité. C’est ce qui paraît l’évaluation la plus réaliste et la plus convaincante, compte tenu du climat de l’époque, de la course aux armements engagée par toutes les puissances et de l’interaction entre les gouvernements.

Il faut ainsi attendre le chapitre sur « les systèmes impériaux » pour trouver enfin page 451, sous la plume de John H. Morrow jr, un jugement clair sur le contenu de cette guerre : « Les puissances européennes entrèrent en guerre en 1914 pour déterminer non seulement qui contrôlerait l’Europe, mais aussi le monde, et les responsables civils et militaires de l’ensemble de ces pays furent coupables et complices de son déclenchement ». Le même historien ajoute que suite aux crises du Maroc entre l’Allemagne et la France en 1912 et la guerre des Balkans en 1913 qui a avivé les rivalités entre l’Empire austro-hongrois et la Serbie (laquelle était assurée du soutien russe), « le décor était planté pour l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et pour la crise de juillet qui précipita l’Europe dans la guerre – une crise qui ne peut se comprendre que sur la toile de fond de l’impérialisme. Toutes les puissances impériales se dévisageaient d’un œil prédateur et méfiant, bien décidées à élargir ou défendre leurs empires ».

La position des révolutionnaires de l’époque sur les causes de la guerre

Si l’on excepte ce chapitre sur les systèmes impériaux, l’ouvrage dirigé par Jay Winter nous laisse sur notre faim quant aux causes profondes de la guerre et les responsabilités des diverses puissances dans son déclenchement. En comparaison, on trouvera sur ces questions des vues plus pénétrantes et incisives chez un pacifiste socialiste comme Jean Jaurès ou chez des acteurs révolutionnaires de l’époque comme Rosa Luxembourg et Lenine qui se sont attachés à l’essence, c’est-à-dire au contenu de la guerre de 14-18.

Jean Jaurès, assassiné le 31 juillet 1914, soit 3 jours avant la déclaration de guerre, écrit ainsi en novembre 1912 dans un article prémonitoire intitulé « l’odeur de ce charnier », que « les événements des Balkans donnent une idée de ce que serait la guerre universelle. Dans une guerre qui a duré à peine un mois, un tiers de l’effectif des armées a été détruit. Cent cinquante mille hommes sur cinq cent mille ont été mis hors de combat (…) Et l’odeur de ce charnier commence à se répandre sur l’Europe, et l’Europe se dit : si tels ont été les désastres de la guerre avec un conflit limité (…) que sera-ce quand des millions et des millions d’hommes, à l’ouest et à l’est de l’Europe se heurteront, s’entasseront (…) ? Il y aura dans les choses une sauvagerie qui se communiquera aux homme. [1]

Jean Jaurès était fondamentalement internationaliste, même s’il se revendiquait patriote. Mais il haïssait le nationalisme, à savoir la préférence nationale systématique dont il disait qu’avec cette position c’en était fait de toute règle de justice internationale. Même s’il surévaluait les libertés politiques dans le cadre du système, il dénonçait résolument toute guerre de conquête et rattachait clairement la guerre au capitalisme, « livré au désordre infini de la concurrence », ainsi qu’en témoigne la citation suivante : « la guerre est de l’essence du capitalisme et la racine de la guerre ne sera arrachée que lorsque le capitalisme lui-même aura été déraciné ».

Et s’adressant aux politiciens bourgeois, il leur crie : « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage ».

Quant à Rosa Luxembourg et Lenine, ils jugent qu’en cherchant « qui a commencé, qui a attaqué et qui s’est défendu », on élude la question du contenu de cette guerre, à savoir une guerre entre deux groupes de puissances pour le repartage du monde, pour l’extension de leur zone d’influence et l’annexion de territoires, pour la captation des richesses et des colonies des puissances ennemies.

Rosa Luxembourg parle ainsi d’aventure guerrière de l’impérialisme allemand et dénonce le vote des crédits de guerre par les chefs socialistes allemands « qui ont jeté un mensonge idéologique sur la campagne de conquête de l’impérialisme allemand en parlant de « la mission des baïonnettes allemandes chargées de jeter bas le tsarisme russe et de délivrer les peuples opprimés ». [2]

Elle stigmatise de plus la dérive pendant cette guerre du principal théoricien de la 2ème Internationale, Karl Kautsky, dont elle dit que durant 4 ans « il a méthodiquement creusé un trou après l’autre dans la doctrine socialiste », au point qu’il n’en reste plus une place saine.

Lenine dans « l’impérialisme stade suprême du capitalisme » et « la faillite de la deuxième Internationale » nous livre aussi de profondes analyses sur les causes de cette guerre dans cette phase du capitalisme dominée par les monopoles.

Le dirigeant révolutionnaire russe condamne ainsi sans appel tous les dirigeants des partis socialistes qui ont tourné le dos aux résolutions du Congrès de Bâle et ont voté dans leur immense majorité les crédits de guerre, voire ont participé aux gouvernements de guerre aux côtés de leur bourgeoisie, envoyant ainsi les ouvriers, les paysans et les employés des différents pays s’entretuer sur les champs de bataille dans cette boucherie qu’a été la 1ère guerre mondiale.

On trouvera dans « A l’ouest, rien de nouveau » d’Eric Maria Remarque et « Le feu » d’Henri Barbusse des témoignages saisissants sur les horreurs de cette guerre sur le front ouest, le premier du point de vue des soldats allemand, le second de celui des soldats français. La guerre de 14-18 a fait 20 millions de morts et autant de mutilés et d’handicapés à vie. Elle a fait des milions de veuves et d’orphelins. Elle a dévasté d’énormes territoires et causé d’innombrables destructions. Elle a généré des épidémies foudroyantes et affamé les populations civiles. Elle a mis bas des Empires, enfanté la révolution russe et bouleversé tous les rapports entre les grandes puissances.

Trahison de la majorité des chefs socialistes

La majorité des dirigeants socialistes ont trahi les déclarations les plus solennelles et les résolutions de l’Internationale socialiste. Et la minorité de dirigeants qui ont refusé cette trahison ont été en butte à la répression des gouvernements bellicistes et envoyés en prison, les ouvriers ont été baillonnés par la loi martiale, les soldats qui fraternisaient avec l’ennemi ont été qualifiés de traîtres et fusillés par la hiérarchie militaire, toutes les sociétés ont été militarisées, tous les pays ont été tout entiers tendus vers l’effort de guerre, avec une censure et une propagande chauvine omniprésentes, etc.

Pour Lenine, pas question d’invoquer la théorie de « l’instigateur », « mon pays a été attaqué, je dois le défendre », car le contenu de cette guerre était profondément réactionnaire : il s’agissait d’une guerre pour la main-mise sur les colonies, pour l’oppression exercée sur des nations représentant plus de la moitié de la population du globe, pour l’annexion de territoires, pour le pillage des richesses et des terres d’autrui, pour évincer des concurrents, pour les débouchés, tout cela pour le plus grand profit de certains grands groupes capitalistes.

Pas question non plus pour lui d’accepter une présentation de cette guerre du côté allemand comme « une guerre de libération nationale » visant à mettre fin à la barbarie du régime tsariste russe ou, du côté français, comme une guerre contre le régime du Kaiser, « une guerre de la république contre la monarchie », alors même que le gouvernement français était allié au régime du tsar et que les capitalistes français avaient financé les forces les plus réactionnaires de Russie pendant des dizaines d’années.

Les chefs socialistes des différents pays se sont ainsi évertués à dénoncer l’impérialisme des puissances ennemies tout en taisant soigneusement celui de « leur » propre gouvernement et de « leur » bourgeoisie (ou celui des puissances alliées dans cette guerre).

Pas question enfin pour Lenine de voir ces dirigeants socialistes s’amnistier mutuellement pour cette guerre et envisager tranquillement, à l’instar de Kautsky à l’issue de la guerre, de reconstituer la 2ème Internationale comme si de rien n’était, au prétexte que finalement « chacun avait le droit de défendre son pays et de soutenir son gouvernement ».

Lenine cite Kautsky, selon lequel « l’internationalisme véritable consiste à reconnaître ce droit aux socialistes de toutes les nations, y compris les nations en guerre avec la mienne », tous ont le droit de défendre leur patrie. Cette misérable tentative de rabibocher tous les chefs socialistes qui ont failli devant l’épreuve de la guerre est un reniement complet du mot d’ordre de Karl Marx selon lequel « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Rappel de la position de Clausewitz

A l’appui de sa position, Lenine cite le grand théoricien de l’art militaire, Clausewitz, selon lequel « la guerre est la continuation de la politique par l’intervention d’autres moyens ». Clausewitz s’en prenait ainsi à tous ces théoriciens qui disaient que la guerre marquait le passage dans quelque chose de totalement différent de la politique, que c’était un événement unique qui marquait précisément une coupure radicale avec la politique. [3].

Pour Lenine, qui s’appuye sur ces profondes réflexions de Clausewitz, toute guerre est ainsi le prolongement de la politique des puissances et des diverses classes à l’intérieur de celles-ci.

Il accuse donc les dirigeants socialistes qui se sont ralliés à leur bourgeoisie d’avoir rompu avec la position de Clausewitz, en prétendant que la guerre changeait tout et qu’il n’y avait plus lieu de conduire la lutte de classe contre sa bourgeoisie comme c’était le cas dans un contexte de paix. La résolution de l’Internationale socialiste disait évidemment tout le contraire puisqu’elle prescrivait aux partis socialistes des différents pays de combattre la guerre et en cas d’échec d’utiliser la crise qui ne manquerait pas de survenir pour renverser les gouvernements capitalistes dans tous les pays.

Evidemment tous les gouvernements et toutes les bourgeoisies ont cherché l’appui des socialistes pour engager cette guerre, elles en avaient besoin ; elles avaient conscience que la guerre était un saut dans l’inconnu et qu’il fallait réaliser « l’union sacrée » pour affronter une épreuve qui risquait à terme de balayer leur régime, voire même les institutions bourgeoises. Comme le souligne Luciano Canfora dans son remarquable petit livre intitulé « 1914 », la position adoptée par les partis socialistes européens témoigne d’une profonde intégration de chacun d’eux dans le cadre de leur Etat-nation et d’une longue période de « légalisme » ; il parle même d’une « collusion croissante avec l’ordre constitué ».

En votant les crédits de guerre sous prétexte de « défense de leur pays », la grande majorité des dirigeants socialistes se sont de fait soumis aux buts impérialistes de leur gouvernement et de leur classe dominante, et ceci dans tous les pays européens. Dans les deux groupes de puissances belligérantes, les fractions les plus à droite du parti socialiste tablaient sur une victoire de leur camp et escomptaient de leur gouvernement un « renvoi d’ascenseur » pour « service rendu à la patrie », en termes d’améliorations matérielles pour les travailleurs et la population de « leur » pays .  [4] Appliquant de manière conséquente la doctrine de Clausewitz, Lenine estimait quant à lui qu’il n’était pas possible dans le cadre capitaliste de parvenir à une paix véritable et démocratique, c’est-à-dire sans annexion et sans oppression des nations, sans pillage, sans volonté d’étendre sa sphère d’influence contre les autres, sans que subsiste le germe de nouvelles guerres entre les gouvernements actuels et les classes actuellement dirigeantes. Pour lui, quiconque est partisan d’une paix véritable et solide doit être partisan d’une guerre civile contre les gouvernements et la bourgeoisie, donc en premier lieu contre « son » gouvernement et « sa » bourgeoisie.

Pour le révolutionnaire russe, de même qu’on passe des politiques impérialistes des années d’avant-guerre à la guerre impérialiste, de même, on passe de la guerre impérialiste à une paix impérialiste, c’est-à-dire une paix léonine imposée par les puissances victorieuses aux perdants.

Le traité de paix de Versailles

C’est ainsi que le traité de paix de Versailles signé en juin 1919 a été draconien à l’égard des vaincus, qu’on a voulu de plus humilier : il a imposé à l’Allemagne des conditions impossibles à remplir, il a partagé les colonies allemandes entre la France et la Grande-Bretagne (tout comme dans un traité ultérieur des pans entiers de l’empire ottoman), des territoires ont changé de main en Europe. Selon Lenine, dans son discours devant le 2ème Congrès de l’Internationale communiste en 1920 : « alors que les anglais et les français ont clamé urbi et orbi que c’était une guerre de libération, qu’elle avait pour but de débarrasser l’Europe et le monde de la barbarie des Huns, comme ils appelaient les allemands, de débarrasser le monde du militarisme allemand et du Kaiser, la paix de Versailles a dépassé en cruauté tout ce dont le Kaiser était capable. Elle a placé l’Allemagne dans les conditions d’un esclavage sans précédent ».

Toujours selon le révolutionnaire bolchévique, le traité de paix de Versailles a même dépassé en cruauté la paix de Brest-Litovsk imposée en mars 1918 à la jeune révolution russe par l’impérialisme allemand, alors en position de force, aux termes de laquelle le régime du Kaiser s’empara de 1,5 millions de km2 du territoire russe et de matières 1ères essentielles.

La paix de Versailles, ce sont les conditions dictées par l’impérialisme issu de la guerre, à savoir la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ; ces derniers sont les principaux gagnants de cette guerre puisqu’ils sont devenus les premiers créanciers du monde, tandis que la France victorieuse, autrefois usurière de l’Europe, est devenue un pays lourdement endetté et exsangue.

Selon Lenine, tout cela met à jour les mensonges idéalistes du pacifisme bourgeois tel qu’exprimé notamment par le président américain Wilson sur une paix sans annexions, une paix équitable, une paix préservant la liberté économique et l’indépendance des pays, une paix démocratique, le droit à l’autodétermination de toutes les populations, etc., comme si tout cela était possible dans les conditions du capitalisme et de l’impérialisme.

John Maynard Keynes qui a participé aux négociations du Traité de Versailles au nom de son gouvernement en a démissionné dénonçant des conditions impossibles à mettre en œuvre et lourdes de menaces futures pour l’Europe. Il a exprimé ses critiques dans un ouvrage intitulé « les conséquences économiques de la paix ». Dans ce livre paru en 1919, il reproche à toutes les puissances victorieuses d’avoir chacune défendu ses intérêts égoïstes dans cette négociation et d’avoir abouti à un accord minant la sécurité en Europe.

Le traité de Versailles : une paix de compromis ?

En regard de ces positions très tranchées, le jugement sur le traité de Versailles exprimé dans le cadre de l’ouvrage dirigé par Jay Winter apparaît pour le moins discutable. Au chapitre VII intitulé « 1919 : l’après », l’un des historiens parle d’une « apparente dureté du traité » et formule le jugement suivant : « Avec le recul, la paix de Versailles, que l’on a souvent présentée comme une paix de vainqueurs, est en fait une paix de compromis ». De plus, après avoir décrit les deux tendances qui se sont exprimées à propos des réparations imposées à l’Allemagne, la première soulignant avec Keynes les conséquences désastreuses du traité, la seconde reprochant précisément à Keynes d’avoir diffusé « la légende noire » du traité de Versailles, l’auteur prend implicitement parti pour la seconde.

Il s’en prend de plus dans les termes suivants à la description par Keynes du portrait de Clemenceau : « John Maynard Keynes qui participe à la délégation britannique nous a laissé un portrait féroce de Clemenceau : « Silencieux, ganté de gris sur son fauteuil tendu de brocart, l’âme sèche et vide d’espérance, très vieux et très fatigué, mais contemplant le spectacle d’un air cynique et presque malicieux ». En réalité, poursuit l’historien, « l’historiographie récente a largement rendu justice à Clemenceau et remis en cause « cette légende noire » qui tendait à faire du président français le principal responsable de tous les vices du traité ».

A la lecture de ces passages, on ne peut se défaire de l’impression que l’auteur, contrairement à Keynes, tend à atténuer les contradictions qui se sont exprimées durant les négociations du traité de paix, y compris entre les représentants des trois puissances victorieuses, à savoir Wilson, Clemenceau et Lloyd George, et surtout la dureté des sanctions imposées à l’Allemagne. Cela paraît enfin une manière de réhabiliter Clemenceau, dont on sait pourtant qu’il fut extrêmement dur envers l’Allemagne dans ces négociations. Il semble que les historiens contemporains aient ainsi une autre évaluation du traité de Versailles que les acteurs de l’époque : à l’appui de leur jugement, ils invoquent le fait que les frontières définies à Versailles ont été dans l’ensemble respectées depuis lors et que la dureté des réparations a été atténuée par l’hyperinflation allemande de 1923 et le soutien financier des Etats-Unis. Ce jugement paraît cependant entaché d’une forme d’anachronisme car entre-temps il y a eu la 2ème guerre mondiale, le traité a indiscutablement généré une volonté de revanche parmi les allemands et il a contribué – avec la crise - à la montée du nazisme.

Par contre, on peut suivre l’auteur du chapitre « 1919 : l’après » lorsqu’il rappelle la position du président Wilson sur le droit à l’autodétermination des peuples, dont il dit que ce principe avait été formulé en 1917 par Lenine et Trotsky, tout en ajoutant que Wilson visait surtout les territoires de l’Empire allemand, de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire ottoman, non les colonies asiatiques ou africaines (en réalité, Lenine a écrit dès 1914 un texte sur la question nationale dans lequel il polémique avec Rosa Luxembourg, et formulé ses thèses sur le droit des nations à disposer d’elles-même en 1916 ; il s’est aussi exprimé très clairement sur la question coloniale lors des Congrès de l’Internationale communiste dans l’immédiat après-guerre).

On peut ainsi être partiellement d’accord avec l’auteur du chapitre concernant 1919 lorsqu’il met en évidence que les négociateurs réunis à Paris sont passés à côté des aspirations des peuples colonisés « en refusant l’égalité entre les races », et qu’ils ont ainsi déçu tous ceux qui avaient mis leurs espoirs dans les déclarations idéalistes du président Wilson. Ce faisant, conclut-il, « ils ont alimenté le nationalisme et suscité les premières manifestations du communisme asiatique ». Mais pouvait-il en être autrement en 1919, les conditions de la décolonisation n’étant pas encore mûres. Au contraire puisque les empires coloniaux de la France et de la Grande Bretagne se sont encore étendus aux termes du traité de Versailles.

La position des marxistes sur la guerre

Les marxistes ont toujours érigé la paix comme l’une des valeurs suprêmes, ils ont toujours dénoncé les horreurs de la guerre mais n’ont jamais professé un pacifisme absolu et un refus de toute violence d’où qu’elle vienne. Il n’ont jamais mis sur le même plan l’opprimé et l’oppresseur.

Ils se sont toujours déterminés selon le contenu de la guerre. Ils ont ainsi considéré qu’on était en présence de guerres justes lorsqu’il s’agissait de guerre des opprimés contre les oppresseurs, de guerres de l’occupé contre l’occupant, de guerre du colonisé contre le colonisateur. Pour eux, toutes les guerres contre les anciens ou nouveaux colonisateurs, contre des puissances occupantes ou des guerres civiles contre des coups d’Etat réactionnaires, contre des dictatures militaires ou encore des guerres civiles pour le renversement des gouvernements capitalistes, sont des guerres progressistes, donc des guerres justes. A condition toutefois qu’elles ne soient lancées par des forces progressistes, non par des forces ultra-réactionnaires se basant notamment sur la religion.

Par contre, ils ont considéré comme des guerres impérialistes ou interimpérialistes toutes les guerres pour s’approprier des territoires et piller les richesses d’autrui, en particulier le pétrole ou l’eau, pour élargir la sphère d’influence de certaines puissances ou établir des bases militaires dans certains pays, pour maintenir aussi une hégémonie compte tenu des changements rapides de rapports de force et du développement inégal entre les puissances.

Ce sont là des fondamentaux qu’il faut toujours avoir à l’esprit même si aujourd’hui la situation est très différente et souvent beaucoup plus compliquée, avec un impérialisme dominant (Etats-Unis, Union Européenne, Japon et leurs alliés), des impérialismes dominés (Russie, Chine) ou des sous-impérialismes régionaux (comme Israël ou l’Arabie Saoudite par exemple) ; on a aussi parfois des guerres contre des dictatures, voire contre des puissances impérialistes, conduites par des forces prônant des fondamentalismes religieux archi-réactionnaires comme les disciples d’Al Quaïda ou l’Etat islamique en Irak et au Levant ; il faut rappeler que ces forces, extrêmement dangereuses et « fascisantes » ont souvent été financées et appuyées au départ par les puissances impérialistes et leurs alliés régionaux eux-mêmes (cf. le mensuel catholique italien « Nigrizia » de septembre 2014, selon lequel il ne faudrait pas oublier que le califat irakien est le fruit des calculs géo-stratégiques des USA/OTAN et de leurs satellites arabes et turc).

[1] Jean Jaurès : « A bas la guerre ! » (éditions du centenaire, l’esprit du temps, p. 122).s ».

[2] Rosa Luxembourg « La révolution russe », éditions Maspéro, p. 27.

[3] Dans son ouvrage intitulé « De la guerre », voici ce qu’écrit Carl von Clausewitz : « la guerre d’une communauté – de nations entières et notamment de nations civilisées – surgit toujours d’une situation politique et ne résulte que d’un motif politique. Voilà pourquoi la guerre est un acte politique. Cependant, si elle était un acte complet que rien n’entrave, une manifestation de violence absolue, telle qu’on pourrait la tirer de son pur concept, la guerre prendrait la place de la politique dès l’instant où elle serait provoquée par celle-ci, elle l’éliminerait et suivrait ses propres lois comme une chose tout à fait indépendante, comme une mine, lorsqu’elle est lancée, ne peut plus être orientée dans une autre voie que celle qui lui fut imprimée par une mise au point préalable. C’est ainsi que la question fut en fait abordée jusqu’à présent, dès qu’un manque d’harmonie entre la politique et la conduite de la guerre faisait surgir des distinctions théoriques de ce genre. Mais il n’en est pas ainsi et cette conception est radicalement fausse ». Et d’ajouter : « Donc, si l’on songe que la guerre résulte d’un dessein politique, il est naturel que ce motif initial dont elle est issue demeure la considération première et suprême qui dictera sa conduite. (…) Aussi la politique pénètre-t-elle l’acte de guerre entier en exerçant une influence constante sur lui, dans la mesure où le permet la nature des forces explosives qui s’y exercent ». « Nous voyons donc que la guerre n’est pas seulement un acte politique, mais un instrument politique, une poursuite des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d’autres moyens. Ce qui reste toujours particulier à la guerre relève purement du caractère particulier des moyens qu’elle met en œuvre. (…) Mais aussi puissamment qu’elle retentisse en certain cas sur les intentions politiques, cela doit toujours être considéré seulement comme une modification de celles-ci ; car l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin ». (Carl von Clausewitz, « De la guerre » Editions de Minuit, p. 66-67).

[4] Luciano Canfora va plus loin : il cite l’ouvrage d’un dénommé Laskine paru en 1915 et intitulé « les socialistes du Kaiser ». A propos de la position du parti socialiste allemand, le plus puissant et le plus organisé en Europe, celui qui constituait un modèle pour tous les autres partis socialistes (aux élections au Reichstag de 1912, il avait réalisé une poussée obtenant 4 millions de suffrages et 110 parlementaires), Laskine, considérant qu’à la base de la position des socialistes allemands il y avait un choix impérialiste, écrivait : « ils attendaient de l’éventuelle victoire de gros avantages économiques, une amélioration des conditions de vie dans l’ensemble de l’Empire allemand. Et c’est donc en vue d’une plus grande prospérité en adoptant un point de vue étroitement égoïste, national, celui du morceau de terre auquel ils appartenaient, qu’ils se sont mis au service d’une guerre destinée à accroître le bien-être du peuple allemand. (…) Avec leurs yeux myopes, ils ne regardaient qu’une chose : l’enrichissement qu’une victoire militaire – plus de colonies, plus de matières premières, avantages commerciaux – apporterait au prolétariat allemand, lequel connaîtrait des conditions de vie meilleures, ce qui servirait la prospérité du pays, ainsi que le succès électoral du parti socialiste allemand ». Selon moi, cette évaluation, en plus de s’appliquer unilatéralement aux socialistes allemands, est probablement excessive. Il fallait être très myope pour croire que la guerre se traduirait par des lendemains radieux pour les travailleurs/euses, y compris dans le camp victorieux.



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