Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.

Intervention lors de l’assemblée publique du MvRC sur Ecopop

Résolument : NON à l’initiative ECOPOP !

vendredi 14 novembre 2014 par Eric Decarro
Bien que cette intervention faite lors de l’assemblée publique du MvRC du 7 novembre 2014 reprenne en plusieurs points le texte déjà publié sur ce site sous le titre "Non à une initiative xénophobe, raciste et malthusienne !" ce document met l’accent sur des nouveaux éléments apparus dans la discussion. C’est pourquoi je me permets de le publier.

L’initiative Ecopop intitulée « Halte à la surpopulation – OUI à la protection durable des ressources naturelles est fondamentalement réactionnaire et doit être rejetée !

Bien qu’elle soit combattue par pratiquement tous les partis, elle n’en est pas moins dangereuse et pernicieuse. Elle survient après le vote du 9 février « contre l’immigration de masse ». Elle renvoie à quelques idées simplistes basées sur ce concept de surpopulation :

Qui d’entre nous ne s’est pas trouvé dans un bus, dans un train bondé, ou encore bloqué dans des bouchons ?

Qui n’est pas conscient de la crise du logement et des difficultés de se loger à un loyer abordable sur le territoire ?

D’autre part, toutes ces images de migrants arrivant en Italie dans des bateaux surchargés (160.000 personnes depuis janvier 2014) et ces reportages sur les milliers de personnes noyées en tentant de traverser la Méditerranée pour gagner le continent européen ont pénétré dans l’inconscient collectif.

Derrière une donnée objective (une limite rigide en termes de solde migratoire) se cache ainsi la peur subjective d’être envahis et de subir des atteintes à nos propres privilèges.

Enfin, l’initiative agite le chiffon rouge de « l’étranger ».

Il est bien clair que beaucoup de personnes disposant du droit de vote et en situation précaire seront tentées d’exprimer leur frustrations et leur mécontentement envers la caste politique en sanctionnant à nouveau l’establishment et en votant OUI à Ecopop.

Selon des enquêtes, 70 % des personnes dont le revenu est inférieur à 3.000 frs par mois ont voté oui à l’initiative de l’UDC.

Et 60 % des personnes dont le revenu se situe entre 3.000 et 5.000 frs ont fait de même.

Ecopop sera selon toutes probabilités rejetée car elle ne bénéficiera pas de l’appui de l’UDC et d’un financement comparable à l’initiative « contre l’immigration de masse ».

Elle est actuellement soutenue par l’ASIN (Action pour une Suisse indépendante et neutre), un mouvement créé par l’UDC mais qui s’est quelque peut distancé de celle-ci. C’est l’ASIN qui a permis à l’initiative Ecopop d’aboutir et son assemblée générale a décidé par 315 voix contre 52 – contre la recommandation de son comité – d’appeler à voter OUI à Ecopop.

L’un des porte-paroles de l’ASIN dans cette affaire n’est autre qu’Ulrich Schlüer, ancien président de l’association Suisse-Afrique du Sud au moment de l’apartheid.

La base de l’UDC – contrairement à son sommet – est aussi très sensible aux objectifs d’Ecopop comme le prouve le fait que plusieurs sections cantonales ont voté le mot d’ordre du oui à Ecopop, dérogeant ainsi au mot d’ordre de la direction nationale.

Au moment où l’UDC fait pression suite à sa victoire du 9 février pour réintroduire le statut de saisonnier, multiplier les contrats courts, supprimer le droit au regroupement familial et donner un nouveau tour de vis à la politique de l’asile, il faut battre sèchement cette initiative Ecopop pour contrecarrer cette pression.

De plus, pour nous, par-delà notre mot d’ordre pour la votation, il est important de nous positionner clairement face aux idées qui sous-tendent cette initiative, lesquelles ont de profondes racines historiques et font partie d’archétypes présents dans l’inconscient collectif.

Le contenu de l’initiative

L’initiative Ecopop veut limiter le solde migratoire annuel à 0,2 % de la population résidante en Suisse, ce qui représente environ 17.000 personnes.

Elle veut de plus consacrer 10 % de l’aide au développement de la Confédération à des mesures de planification familiale volontaire dans les pays pauvres, notamment africains. Cela représente environ 200 millions de francs.

Il s’agit d’inscrire ces deux points dans la Constitution fédérale.

Elle exige de plus que les traités internationaux actuellement en vigueur qui contreviendraient aux objectifs de l’initiative soient modifiés ou purement et simplement dénoncés par la Suisse dans un délai de 4 ans.

Une initiative plus radicale encore que celle de l’UDC

Ce sont les auteurs de l’initiative qui le disent dans la brochure officielle éditée par la Confédération pour la votation. Le comité d’initiative déclare ainsi : « L’initiative sur l’immigration de masse exige des contingents, mais ne fixe pas de limites. C’est l’affaire du Conseil fédéral, mais celui-ci veut une immigration à tout va. L’initiative sur l’immigration de masse est donc insuffisante, le peuple doit donc fixer des limites claires ».

Ecopop fixe en effet une limite rigide au solde migratoire, ce qui n’est pas le cas de l’initiative de l’UDC.

Le solde migratoire, c’est la différence entre celles et ceux qui viennent en Suisse durant l’année, que ce soit pour y travailler, dans le cadre du regroupement familial ou encore conformément à la convention sur le droit d’asile et celles et ceux qui quittent la Suisse, en général pour retourner dans leur pays.

Ces toutes dernières années, on estime qu’environ 170.000 personnes sont arrivées en Suisse durant l’année et 90.000 environ ont quitté la Suisse. Le solde migratoire, ces toutes dernières années, oscille ainsi entre 80.000 et 90.000 personnes . Les partisans de l’initiative font donc valoir que demain, même avec un solde migratoire de 17.000 personnes, ce seraient encore environ 100.000 personnes qui entreraient dans notre pays pour y travailler, dans le cadre du regroupement familial ou comme requérants d’asile. En réalité, cette affirmation est fausse car elle est basée sur une hypothèse très aventureuse : en effet, le nombre de départs se réduirait lui-aussi dès lors qu’on limiterait les arrivées et ceci pour deux raisons : a) en raison prédisément d’entrées moins nombreuses ; b) du fait que les migrants installés en Suisse y resteraient plus fréquemment, de peur de ne plus pouvoir y revenir.

Enfin, le solde migratoire de 17.000 personnes serait déjà entièrement épuisé avec l’accueil de 23.000 requérants d’asile en 2013 que les conventions internationales font obligation à la Suisse d’accueillir.

Un démographe a fait des projections d’ici 2050 avec les données d’Ecopop : la poulation suisse en 2050 serait d’environ 8,5 millions, un peu plus qu’aujourd’hui (8,1 millions), mais 40 % de la population serait âgée de plus de 65 ans.

De plus, l’initiative Ecopop prévoit explicitement – contrairement à l’initiative de l’UDC – la dénonciation de tous les accords internationaux qui contreviendraient à l’initiative, et il y en a au minimum 5 :

1. L’accord de libre circulation des personnes avec l’Union Européenne.

2. Les accords sur l’aide au développement qui prévoient que les Etats partenaires sont souverains dans la fixation des priorités pour l’affectation de l’aide reçue.

3. Les conventions internationales en matière d’asile.

4. Les conventions internationales concernant l’admission pour raison humanitaire.

5. Les accords avec l’Union Européenne en matière de regroupement familial.

Inutile de dire que les accords bilatéraux avec l’Union Européenne tomberaient si Ecopop était acceptée.

Une initiative anti-humaniste

L’initiative Ecopop impute la responsabilité de la dégradation des ressources naturelles à la « surpopulation ».

Cette affirmation pose deux problèmes de fond, à savoir :

1) Le concept de surpopulation en lui-même.

2) Le couplage entre dégradation des ressources naturelles et surpopulation qui fait de cette dernière la cause de la destruction des ressources naturelles.

1er problème : le concept de surpopulation dans le sens où l’utilisent les partisans d’Ecopop divise l’humanité :

Il y a d’un côté, celles et ceux qui ont légitimement leur place en Suisse et sur cette planète. Et de l’autre, celles et ceux qui sont de trop.

Quels sont ceux qui sont de trop ? Et combien sont de trop ? Telles sont alors les questions.

Comme par hasard, ceux qui sont de trop, ce ne sont jamais ceux qui soutiennent les thèses de la surpopulation. Ce sont toujours les autres, et en général ce sont les pauvres.

En l’occurrence, Ecopop a une forte connotation de classe, doublée d’un contenu nationaliste et imprégné de préjugés néo-colonialistes. Elle cible en effet les migrant-e-s qui viennent travailler en Suisse ainsi que les requérant-e-s d’asile qui fuient les guerres et les dictatures.

Elle cible de plus les populations des pays pauvres « accusées » de faire trop d’enfants. C’est là un réflexe de défense des populations des pays riches contre la « menace » d’un envahissement par les populations du tiers-monde.

Or, ce qui est certain, c’est que nous aurons besoin de toute l’humanité si nous voulons résoudre les problèmes écologiques car cela suppose une rupture avec un système exploiteur et de plus en plus autoritaire.

Au nom de quoi, une partie de l’humanité prétendrait-elle résoudre ce problème au détriment d’une autre partie et s’arrogerait-elle le droit de traiter cette dernière comme un objet ?

2me problème : le couplage entre surpopulation et destruction des ressources naturelles. Ecopop fait en effet de la surpopulation la cause de la destruction de ces ressources.

Il faut dire d’emblée que cette dégradation est bien réelle et qu’elle menace l’avenir de l’humanité. Citons :

- La pollution de l’air, de l’eau, des sols. . Les émissions de gaz à effet de serre qui provoquent un réchauffement de la planète et des changements climatiques.
- La raréfaction des matières premières non-renouvelables.
- La raréfaction de l’eau.
- L’empoisonnement des sols qui tuent les écosysystèmes.
- L’erosion des terres fertiles.
- Les atteintes à la biodiversité, etc. etc.

Cette atteinte aux ressources naturelles est donc bien réelle mais elle n’a nullement pour cause la surpopulation.

On peut ainsi citer les Etats-Unis et l’Australie qui sont peu densément peuplés mais qui ont un impact écologique très fort, voire catastrophique.

Au contraire, les Pays-Bas, très densément peuplés, mais dont l’impact écologique est bien plus faible que les deux pays précédemment cités car ils ont pris des mesures de protection de l’environnement.

En réalité, la dégradation de l’environnement est fondamentalement dûe à un mode de production et de consommation hautement prédateur et gaspilleur.

Elle est dûe à la production capitaliste axée sur le profit, à un système basé sur l’exploitation de la nature et des êtres humains.

Elle est dûe aux multinationales, acteurs dominants dans ce système basé sur la compétition, avec leur course effrénée à la réduction des coûts au niveau mondial pour augmenter leur rentabilité, quels que soient les dégâts sociaux et environnementaux.

On peut citer quelques exemples et l’on verra que ceux-ci n’ont rien à voir, mais alors vraiment rien, avec les migrant-e-s ou les populations du tiers-monde.

Ainsi, rien n’est dit :

- sur la multiplication des zones de villas, des résidences secondaires ou des logements et chalets de luxe. L’initiative Weber qui visait à limiter dans les Alpes la multiplication des résidences secondaires a certes été acceptée par le peuple, mais les Chambres fédérales sont en train de la vider de toute substance. L’initiative Ecopop ignore la responsabilité des spéculateurs fonciers et l’appétit vorace des promoteurs immobiliers, en particulier « les maquereaux des cimes » comme les qualifiait l’écrivain valaisan Maurice Chappaz.

- sur la pollution industrielle monstrueuse d’une entreprise comme Lonza qui, dans les années 70, alors que la population était bien moindre, a lâché dans la nature plus de 200 tonnes de mercure dans un canal proche du Rhône, empoisonnant ainsi non seulement les terrains environnants mais jusqu’aux poissons du lac Léman. Aujourd’hui même la radio romande nous informait que les travaux envisagés par les CFF pour relier le Tessin à la Suisse romande en passant par l’Italie étaient bloqués depuis un certain temps en raison de terrains pollués à l’arsenic près de Varese.

- sur les décharges de l’industrie chimique qu’il faut à chaque fois assainir à grands frais pour les collectivités publiques ; sur le scandale écologique récent de l’entreprise Achemis, à Avully, qui a laissé sur place 300 tonnes de déchets chimiques après que le propriétaire se soit mis en faillite ; ce sont finalement les pompiers qui ont dû assainir – toujours à la charge des collectivités publiques - ce site abandonné dans un état déplorable.

- sur les pesticides qui tuent les abeilles et les organismes vivants, détruisant ainsi les écosystèmes, ou encore sur la tendance des multinationales à s’arroger un monopole sur les semences aux dépens des petits cultivateurs et de la diversité biologique (quelques jours après cet exposé, on apprenait que suite à une erreur – mélange de pesticides et de fongicides - un million d’abeilles avaient péri en mai 2014 dans le canton de Berne).

- sur l’élevage industriel du bétail et des volailles qui pollue, dégrade les sites et l’alimentation de toutes et tous ; il élimine de plus les petits producteurs qui produisent de la qualité (voir l’exemple récent de la ferme des mille vaches en France).

- sur le nucléaire, avec les risques incommensurables qu’il comporte, et la nécessité d’enfouir les déchets qui demeureront radioactifs pendant des siècles.

- sur l’industrie d’armement qui prospère en Suisse comme ailleurs et exporte vers les pays situés dans les zones de guerres.

- sur la division internationale du travail qui transforme un pays comme la Chine en « atelier du monde », au prix d’une pollution monstrueuse des rivières, des fleuves, des sols et de l’atmosphère de ce pays ; sur le fait que la multiplication des transports transocéaniques et transcontinentaux est due à cette division internationale du travail absurde, qui veut qu’on produise toujours plus dans les pays à très bas salaires pour aller vendre sur les marchés des pays à pouvoir d’achat relativement fort.

- sur les conséquences sur les sols de l’utilisation de défoliants chimiques ou de celle, croissante, de bombes à uranium enrichi lors des guerres néo-colonialistes pour la domination et pour le pétrole.

On pourrait citer encore :
- La déforestation massive

- L’épuisement des ressources en poissons des mers, en raison d’une pêche industrielle (la surpêche) qui râcle les fonds marins sans souci de la reproduction des espèces.

- Les catastrophes écologiques de BP dans le golfe du Mexique et dans les deltas du Niger et du Mississipi notamment.

- La ruée aux Etats-Unis et au Canada sur le gaz de schiste, qui pollue gravement les nappes phréatiques et l’eau potable, etc. etc.

En résumé, rien n’est dit de la part des auteurs d’Ecopop sur l’incompatibilité croissante entre production pour le profit et protection de notre environnement, entre le capitalisme mondialisé hautement prédateur et la préservation des ressources naturelles.

L’initiative fait ainsi totalement abstraction de la logique destructrice du système actuel ; elle fait aussi totalement abstraction du pouvoir de classe qui voit son intérêt dans la perpétuation du rapport marchand.

Les racines idéologiques de ces tendances

D’où vient donc cette tendance du mouvement écologique qui s’affirme clairement anti-humaniste et oppose nature et population humaine ?

L’initiative « Ecopop » s’inscrit dans la droite ligne des travaux sur la surpopulation de Thomas Malthus. Cet économiste, par ailleurs pasteur de l’Eglise d’Angleterre officielle, est l’auteur d’un ouvrage publié en 1798 et intitulé « Essai sur le principe de la population » ; dans cet essai, dont Marx nous dit qu’il était largement plagié, Malthus prétend expliquer la misère régnant à son époque par le fait que la population croîtrait tous les 25 ans de manière géométrique (2, 4, 8, 16, 32…) tandis que les subsistances ne croîtraient dans le même temps que d’une manière arithmétique (2, 3, 4, 5, 6…) Dans la 2ème édition de son ouvrage en 1803, il accentua encore la dureté de sa thèse avec sa célèbre phrase sur le « banquet de la nature » :

« Un homme, s’il ne peut obtenir ses moyens d’existence de ses parents (…) et si la société ne peut pas utiliser son travail, cet homme n’a pas le moindre droit à la plus petite portion de nourriture, et en réalité, il est de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert mis pour lui ; la nature lui commande de s’en aller, et elle ne tarde pas à mettre cet ordre elle-même à exécution ».

Dans une édition suivante de son ouvrage, atténuant la violence de ses propos, il préconise comme issue à cette contradiction la contrainte morale, c’est-à-dire le célibat, ou la continence pour les gens mariés qui n’ont pas de quoi assurer la subsistance de leurs enfants.

Marx, quant à lui, exprime le plus grand mépris pour Malthus qu’il considère comme un défenseur zélé de l’aristocratie foncière prêt à tout pour défendre les rentes de celle-ci et la dîme de « l’established Church », à l’époque le plus gros propriétaire foncier de l’Angleterre. Il l’accuse de ravaler les travailleurs/euses au rang de bêtes de somme et de justifier leur misère tandis qu’il fait l’apologie des exploiteurs.

Comme l’a indiqué un professeur lors de la journée sur Ecopop organisée par le journal « Le Temps », la position de Malthus a été complètement démentie dans les faits. La population mondiale qui était de 1 milliard en 1800 a augmenté aujourd’hui à 7 milliards, soit bien moins qu’une progression géométrique, et chacun s’accorde à reconnaître que la production de subsistances est suffisante pour nourrir l’ensemble de la population mondiale, le problème résidant dans sa répartition, raison pour laquelle 900 millions de personnes souffrent encore de la faim et de la malnutrition. La spéculation sur les denrées alimentaires aggrave encore cette situation.

Le contenu de l’initiative Ecopop sur la surpopulation est certes moins brutal et cynique que les thèses de Malthus, mais il procède de la même logique réactionnaire : il soumet les êtres humains aux choses, il considère que le monde est surpeuplé et qu’en conséquence les êtres humains en surnombre sont superflus et responsables des atteintes aux ressources naturelles. Selon Ecopop, il faut donc réduire cette population à un niveau compatible avec la préservation durable des ressources naturelles, de même que pour Malthus il fallait adapter la population au manque de subsistances.

A l’instar de Malthus, il s’agit d’une vision pessimiste de l’humanité : on n’imagine même pas qu’il puisse y avoir des changements fondamentaux dans le modèle de développement et dans les modes de vie, avec des manières de produire et de consoommer moins destructrices et moins gourmandes en ressources, voire même les préservant. On n’imagine pas non plus que l’humanité puisse receler des potentialités en termes de compétences, de connaissances scientifiques et de formation qui permettraient d’inverser les processus dévastateurs actuels, de protéger les ressources naturelles et de déboucher sur une répartition plus juste des richesses au niveau mondial. On éternise la situation actuelle et l’on considère qu’il faut obligatoirement réduire la population actuelle pour protéger les ressources naturelles.

On oppose la nature et les êtres humains, alors que ces derniers font également partie de la nature et que c’est la relation entre les êtres humains et la nature qui doit être transformée car les deux forment un tout.

Les êtres humains souffrent eux-aussi de cette dégradation des ressources naturelles et surtout de leur cause, à savoir un mode de production exploiteur et prédateur et une organisation sociale injuste.

Une initiative xénophobe

Le concept de surpopulation est un concept anti-humaniste qui permet de rejeter sur les migrant-e-s la responsabilité de la destruction des ressources naturelles en Suisse et sur les populations des pays pauvres « accusées » de faire trop d’enfants la responsabilité de ladite destruction au niveau mondial. Ce sont eux qui sont de trop !

Toutes les initiatives xénophobes de Schwarzenbach et de l’Action Nationale dans les années 70-80 se sont basées sur ce concept visant « la surpopulation étrangère ». L’Action Nationale – et Valentin Oehen qu’on retrouve en soutien d’Ecopop − accusaient déjà les immigré-e-s d’être responsables de « la pollution de l’air et de l’eau ».

Oehen défend cette vision de la nature comme protection de l’espace vital d’un peuple devant la menace étrangère de l’immigration.

Ecopop a donc un fort contenu de classe, elle s’en prend aux pauvres et elle contribue à diviser les travailleurs/euses de ce pays entre suisses et étrangers.

Il y a une logique dans le fait que cette initiative s’en prenne aux migrant-e-s et aux requérant-e-s d’asile, car tout comme une certaine extrême-droite, cette frange d’écologistes très à droite confond souvent protection de la nature et nation. Ce qui les amène à penser qu’il existe un lien en quelque sorte ontologique (qui fait partie de leur être profond), un lien en quelque sorte ombilical, immanent et essentiel entre les habitants nés dans ce pays et la nature au sein de celui-ci, et que finalement, ce sont celles et ceux qui viennent du dehors, étrangers à cette nature, qui détruisent cette idyllique unité ancestrale des paysans et des habitants avec la patrie. Voyez par exemple la fascination de Blocher avec le peintre suisse Anker qui représente cette mythique union, communion avec la nature de ce pays. Voyez aussi ce que dit Blocher des romands qui ne sont pas « des vrais suisses », un jugement qui fait intervenir de plus la langue et la culture.

Les partisans d’Ecopop partent du principe que la population résidante actuelle, et particulièrement la population de souche, n’a aucune responsabilité dans la destruction des ressources naturelles.

Dans l’ambiance hypernationaliste actuelle, les migrant-e-s constituent un bouc émissaire commode ! A cause d’eux, nos lacs, nos rivières, nos montagnes, nos campagnes sont pollués, c’est d’eux que vient tout le mal !

Un professeur de géographie de l’Université de Neuchâtel, s’exprimant lors de la journée organisée par le journal « Le Temps » autour de l’initiative Ecopop, nous a ramené à la raison en rappelant que les riches polluent beaucoup plus que les migrant-e-s avec leurs résidences de luxes, leurs 4/4 et leur consommation sans frein. Ainsi, ce sont seulement 6 % des lotissements de villas en Suisse qui sont la propriété d’étrangers, et encore d’étrangers riches et non de travailleurs migrants.

Pour les auteurs de l’initiative, c’est comme si l’on pouvait mettre « sous cloche » notre beau pays, pour nous préserver des pollutions et des atteintes à l’environnement alors qu’il s’agit d’un phénomène mondial qui se joue des frontières !

C’est ainsi que pour les partisans d’Ecopop, les personnes qui migrent vers la Suisse sont probablement responsables de la fonte de nos glaciers, de l’augmentation des gazs à effet de serre et des changements climatiques !

C’est une totale absurdité ! La protection des ressources naturelles suppose des mesures au niveau international. Il est simplement aberrant de croire qu’on pourra protéger ces ressources en se repliant dans nos frontières !

Croissance, Décroissance

Je ne vais pas beaucoup parler des problèmes économiques et démographiques que causerait cette initiative si elle était acceptée.

Les milieux patronaux d’Economie Suisse s’en chargent de leur point de vue qui est de pouvoir disposer en toute circonstance d’une main-d’œuvre abondante et la moins chère possible, tandis que nous nous positionnons dans la perspective d’unir les travailleur/euses et les milieux populaires, quelle que soit la couleur de leur passeport.

Mais j’aimerais dire un mot à l’intention des décroissants qui pourraient être tentés par une initiative qui donnerait un coup de frein brutal à la croissance actuelle. Les décroissants s’interrogent à juste titre sur la possibilité de poursuivre dans la voie d’une croissance sans limites, comme l’actuelle, sur une planète finie.

Le problème, c’est que souvent les décroissants font de la croissance économique en tant que telle, et non du système économique qui conditionne le contenu de celle-ci, la source de tous nos maux. Ils préconisent des modes d’existence frugaux (la sobriété) qu’ils conçoivent comme la solution aux problèmes environnementaux, y compris dans le cadre du système actuel.

A cela il faut objecter que ce n’est pas en prenant une position symétriquement inverse de celle des tenants de la croissance actuelle qu’on résoudra les problèmes écologiques tout en avançant dans le sens de solutions progressistes. Je suis bien conscient qu’à côté d’efforts théoriques pour déterminer le contenu d’une alternative à ce capitalisme destructeur, il existe des tentatives locales d’échapper aux déterminations lourdes de ce système.

Mais voter pour Ecopop en croyant avancer dans la voie d’une émancipation est une tromperie : cela ne changerait rien par ailleurs et, outre que cela diviserait les travailleurs dans ce pays, cela nous précipiterait dans une régression qui frapperait en 1er lieu les plus vulnérables !

Pour avancer dans la résolution des problèmes écologiques, il faut un changement de modèle de développement et une rupture avec ce système basé sur le profit capitaliste qui génère d’immenses dégâts sociaux ou environnementaux et nous conduit à la catastrophe. Ou il faut des expériences locales visant à rompre avec le contenu capitaliste de cette croissance. On ne résoudra rien en s’en prenant à la croissance en tant que telle, sans remettre en question son contenu.

Des préjugés néo-colonialistes

L’initiative entend affecter 10 % des moyens que la Confédération consacre à l’aide au développement à des mesures de planification familiale volontaire, soit environ 200 millions de francs.

Cette mesure va à l’encontre des accords internationaux signés par la Suisse qui prévoient que les pays partenaires ont un rôle directeur dans la priorité pour l’aide au développement reçue.

Il s’agit d’une mesure paternaliste prétendant que les populations des pays pauvres ne savent pas se gérer elles-mêmes et sont responsables de leur pauvreté car elles feraient trop d’enfants.

En réalité, si les femmes, notamment dans les pays africains, ont un taux de natalité élevé, c’est parce que dans ces pays la famille constitue une assurance de soutien en cas de maladie ou de vieillesse. La mortalité infantile est élevée. Si sur 7 enfants, 4 enfants meurent en bas âge en raison de maladies diverses et d’un système de santé peu développé, il en reste 3 pour soutenir les parents.

Ecopop ne dit pas un mot des mesures d’ajustement structurel qui ont été imposées aux pays nouvellement indépendants dès les années 80, soit au sortir de la période coloniale par le FMI (Fonds monétaire international). Celui-ci a accepté de leur prêter à condition qu’ils remboursent en toute priorité leur dette auprès des banques des pays riches.

Ces pays s’étaient endettés parce qu’on leur avait fait miroiter qu’ainsi ils pourraient s’industrialiser. Ils ont été piégés lorsque les taux d’intérêt sous Reagan ont été brutalement relevés. De plus, leur production a été évincée du marché par les produits des pays riches à la productivité plus élevée. Ils ont donc dû sabrer dans leurs services publics, la santé, le social, l’éducation pour payer le service de la dette.

Ecopop ne dit pas un mot non plus du pillage des ressources de ces pays par des multinationales et des fonds spéculatifs dont beaucoup sont installés en Suisse. Ceux-ci exploitent la nature et les êtres humains, polluent gravement l’environnement (mines, extraction du pétrole, etc.) et transfèrent les profits vers les paradis fiscaux et les centres d’accumulation des pays riches. Dernièrement on apprenait ainsi que Glencore avait pollué gravement en cuivre et en cobalt la rivière Luilu au Congo RDC.

C’est enfin une stupidité d’attribuer la dégradation des ressources naturelles à la population de ces pays. Il ne faudrait pas oublier que 85 % des ressources mondiales sont consommées par 15 % de la population dans les pays riches. Ces derniers ont un impact écologique sans commune mesure avec celui des pays pauvres. La Suisse par exemple n’a pas de matières premières ; elle dépend pour la construction ou l’industrie des machines du fer extrait des mines de Mauritanie et ce minerai participe ainsi de notre impact écologique.

Autre exemple, la ville de New-York consomme à elle-seule plus d’électricité que l’ensemble des pays au sud du Sahel, à l’exception de l’Afrique du Sud.

Ce ne sont donc pas les populations des pays pauvres qui sont responsables des émissions de gaz à effet de serre ou des changements climatiques. Par contre, elles seraient les premières à en subir les effets (sécheresse, inondations, typhons, etc.).

Enfin, il est clair que le taux de natalité dans ces pays baisserait en cas d’amélioration du niveau de vie et des conditions sanitaires, ainsi que de progrès en matière d’éducation, en particulier parmi les filles. C’est ce qu’on a constaté dans certains Etats de l’Inde dès lors qu’on a institué des cantines scolaires, que les filles sont allées plus longtemps à l’école et se sont mariées plus tard.

Pour toutes ces raison, il faut rejeter sèchement cette initiative xénophobe et d’inspiration néo-colonialiste ! Genève, 7 novembre 2014



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