Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.

Syndicalisme

jeudi 7 avril 2016 par Christian Tirefort
Aujourd’hui on parle de syndicalisme essentiellement pour le critiquer et constater son impuissance, voir diagnostiquer la mort cérébrale de ce qui reste de ses organisations. La réalité est toutefois plus nuancée et ce sera difficile de changer les choses sans elles. Il faut donc aider à les sortir de l’impasse actuelle. Ce texte veut y contribuer.

Bien que les syndicats aient eu un impact historique très grand, il y a relativement peu d’écrits sur le syndicalisme. Le plus souvent celui-ci n’apparaît que comme un appendice de partis politiques jaloux de leurs prérogatives et réduisant les syndicats à la fonction tactique et sectorielle de négociateurs de salaires, étant entendu que ces derniers rétribuent des postes de travail, pas des travailleurs et leurs qualifications. Pour le reste, les syndicats doivent se contenter de ce que les partis font pour eux.

Il y a aussi très peu d’ouvrages traitant du travail, de l’enjeu de société qu’il représente et de l’empreinte qu’il a laissée sur la vraie Histoire, celle de l’Humanité. Cette Histoire est plus vue sous l’angle des guerres et des pouvoirs de classe que sous celui des évolutions du travail et du savoir humain, ou encore des luttes pour la conquête non pas du pouvoir, mais de la nourriture.

Le travail, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas

Soyez sans crainte, le but de ce texte n’est pas d’écrire toute l’Histoire du travail, mais d’essayer de mettre de côté les manœuvres d’évitements de la question et de dire ce que le travail n’est pas et ce qu’il est.

En soi, le travail n’est pas une torture, mais il est mis en œuvre dans les conditions des différents pouvoirs de classe. Le travail n’est pas a priori une denrée qu’on peut stoker sur des étagères, il émane de chaque être humain. Il en est une partie. Il est déjà partagé en chacun de nous. C’est avec lui que nous entrons dans la coopération sociale.

Le travail est une faculté humaine de penser ce que nous faisons, une faculté qu’aucune autre espèce animale n’a autant développée. Il est un processus qui comporte trois étapes : tout d’abord acquisition du savoir permettant de penser ce qui est à faire, donc construction de la faculté de faire humaine ; ensuite mise en œuvre de cette faculté dans des conditions sociales données ; enfin la réalisation des deux premières étapes apparaît « matérialisée » dans des produits ou des prestations qui, selon les conditions sociales, peuvent être accessibles à toutes/tous. Chaque étape de ce processus prend vie et n’a de sens que si les deux autres sont aussi réalisées.

Le travail est donc un processus complexe qui a dès son origine eu pour but de surmonter et vaincre la précarité. Ce but a été gravé dans l’inconscient des peuples, il a motivé l’activité humaine. Alors pourquoi la mise en œuvre de nos facultés de faire pour atteindre ce but a-t-elle jusqu’à aujourd’hui plus procédé de la torture que de la coopération ?

La seule explication plausible a été émise par Marx : l’appropriation des surplus sociaux a donné le pouvoir sur les choses à des hiérarchies de classe successivement esclavagiste, féodale et capitaliste. C’est ce pouvoir qui a historiquement dicté les conditions de la mise en œuvre du travail humain. C’est donc aussi paradoxalement l’apparition des surplus sociaux, plus précisément de la capacité des hommes de produire plus que le minimum nécessaire à leur propre reproduction, mais pas encore assez pour définitivement vaincre la rareté, qui a jusqu’à aujourd’hui dicté les conditions de la mise en œuvre du travail humain et conduit à l’emploi capitaliste.

Celui-ci est la forme moderne du rapport au travail, une forme que les esclavagistes désignaient déjà sous le vocable trepalium, instrument de torture. Ce vocable est resté au travers des âges et des rapports de classe, tout d’abord l’esclavagisme, puis le féodalisme, aujourd’hui l’emploi capitaliste, et demain le rapport au travail que nous mettrons en place contre le capitalisme. La permanence du mot travail au travers des âges ne prouve pas que le mot désigne toujours la même chose, le même rapport au travail, elle montre que le travail humain est un fait qui survit aux diverses formes que les rapports de classe lui donnent. Le mot quittera le sens que les dominants de l’époque lui ont originellement donné lorsque la domination de classe disparaîtra.

Des pouvoirs de classe ? Pourquoi faire ?

Pourquoi et comment les hiérarchies de classe ont-elles si longtemps réussi à exercer leur hégémonie ? « Parce que les peuples sont stupides, ils ont besoin d’être guidés d’une main de fer » disent les élitistes, ce qui est une affirmation aussi stupide que ceux qui la propagent. Il y a une autre explication : la répartition des surplus sociaux. Les peuples vivent dans la réalité, ils ont très vite compris que les surplus sociaux ne tombaient pas du ciel, qu’ils provenaient du travail humain, que celui-ci évolue au rythme des savoirs, que les surplus sociaux n’ont par conséquent pas été du jour au lendemain suffisants pour vaincre la rareté. Les peuples ont alors tiré les conclusions qui s’imposent : il faudra encore un peu de temps pour que la productivité du travail soit sans limite.

Cela posait un problème : comment répartir ces surplus sociaux alors qu’encore rares, ils ne pouvaient pas être accessibles à tous ? L’Histoire donne la réponse : les peuples ont partout dans le monde poursuivis leurs efforts pour améliorer la productivité du travail humain, mais, en attendant, ils ont laissés les membres des classes briguant le pouvoir guerroyer pour s’approprier les surplus sociaux. Pour les peuples le travail est l’essentiel, c’est lui qu’il faut en priorité améliorer pour vaincre la précarité ; les pouvoirs de classe sont le secondaire.

Les trois phases de l’Histoire du travail

Vue sous le prisme du travail, l’Histoire comporte trois phases : primo, le surplus social est rare, sporadique, il provient essentiellement de la nature ; deuxio, le surplus social est encore sporadique, mais il commence à concerner de plus en plus de domaines d’activité, les processus marchands se mettent à exister pour eux-mêmes ; tertio, le surplus social est devenu général, il ne se distingue plus du minimum vital, dans des conditions sociales données il pourrait être accessible à tous.

L’esclavagisme

La phase une a correspondu à l’esclavagisme. Tout était « produit de la nature », les maîtres esclavagistes possédaient tout, y compris les hommes et les femmes le plus souvent exploités et traités comme des bêtes de somme. Pour acheter le travail, ils achetaient le travailleur, celui-ci perdait toute autonomie en échange d’un minimum vital plus qu’aléatoire.

Le féodalisme

La phase deux a donné vie à la hiérarchie féodale. Celle-ci divisait les travailleurs/travailleuses en deux catégories principales : d’une part les servants, le personnel de maison des seigneuries ; d’autre part les agriculteurs, la paysannerie cultivant les terres des seigneuries. Dans ce cadre, la distinction entre la part attribuée aux travailleurs et celle attribuée aux hiérarchies féodales et religieuses était claire : d’un côté le « minimum vital », tout juste de quoi reproduire la force de travail, de l’autre la dîme nourrissant tant les hiérarchies féodales que religieuses.

C’est dans le cours de la deuxième phase que l’évolution du travail humain a multiplié les travailleuses/travailleurs conscients d’une liberté désormais possible, mais s’adaptant de moins en moins au moule féodal.

Le capitalisme

Les bases structurelles, « économiques » dit-on, de la phase trois étaient réunies. Les débuts de la production industrielle avaient montré que la mise en œuvre du travail humain générait un surplus social bien plus important que sous l’esclavagisme et la hiérarchie féodale. Ce surplus pouvait désormais être constant. Le genre humain était devenu capable de créer la sécurité matérielle pour tous et dans la plupart des domaines d’activité. Les conditions matérielles d’une révolution sociale capable d’abolir les pouvoirs de classe étaient réunies.

Les hiérarchies de classe en question

La forme industrielle de la production a bouleversé les limites de la production matérielle, ce qui a mis en question la précarité, autrefois bien réelle, qui motivait tant une distribution sélective de la richesse que le maintien des hiérarchies de classe. Pour ces dernières, le danger était d’autant plus grand que la production industrielle était impensable sans la concentration et une coopération de tous les instants de nombreux travailleuses/travailleurs.

Chaque entreprise industrielle devenait à la fois un lieu de rassemblement, de création de richesses et de coopération. Que faire pour que cela n’aboutisse pas à une autre vision du monde, à une société abolissant les hiérarchies de classe et les privilèges des nouveaux maîtres capitalistes ? Le danger pour ceux-ci, pour leur pouvoir et leur propriété lucrative, était d’autant plus grand que les nouvelles formes de production créaient quasiment spontanément des chaudrons de contestation de salariés de plus en plus conscients de la force que donnait la capacité de coalition et la capacité de créer de la richesse.

La riposte des propriétaires – les maîtres féodaux les moins décadents alliés aux nouveaux riches, les bourgeois − a comporté plusieurs facettes. La principale était de recréer la rareté, mais cette fois-ci de manière artificielle et « industrielle », en détournant la production sociale de son but originel : la production des moyens matériels de la vie. Pour cela, la forme capital était idéale. En prétextant l’accumulation accélérée de forces productives, le capital, en réalité la propriété lucrative aux mains des dominateurs, prit rapidement la fonction de rétenteur de la richesse sortie des cerveaux et des mains des travailleuses/travailleurs. Cette dernière était accumulée à la place d’être affectée à la satisfaction des besoins de celles/ceux qui la produisaient.

« Pour développer les forces productives, il ne faut pas tout consommer, il faut économiser » proclamèrent les nouveaux riches, ce qui présentait les salaires comme des dépenses sur lesquelles il fallait « économiser », et l’accumulation de capital comme de la création de valeur à développer sans aucune limite. Dans ces conditions les productrices/producteurs sociaux disparaissent pour ne réapparaitre que dans la fonction de consommateurs invétérés, tandis que l’accumulation de capital devient un but que seuls les plus sages sont en mesure d’atteindre.

Transfert ou partage !

C’est dans le cadre d’une victoire sur la rareté matérielle désormais possible, que les bases du syndicalisme ont été posées. Le but, progressivement améliorer le transfert des richesses produites du capital aux salaires jusqu’à extinction du premier, semblait limpide, cela d’autant plus qu’en l’analysant sous toutes ses facettes, Karl Marx semblait avoir définitivement décortiqué les supercheries du système.

C’est pour obtenir ce transfert de richesses, et non son partage, que les travailleuses/travailleurs se sont très tôt organisés, déjà au 19 ͤ siècle, et spontanément, sans mentor leur donnant la leçon.

A son origine le syndicalisme n’était pas plus réformiste que révolutionnaire. Il avait un but : progressivement soustraire les richesses produites à la toute-puissance capitaliste. Le fait de peu à peu inoculer comme un virus le principe de partager plutôt que de transférer, a signifié la soumission au capital d’une des deux parties au « partage ». En effet, comme le capital est manifestement non seulement inutile, mais aussi contreproductif, il ne peut pas se baser sur un quelconque rôle de producteur pour justifier le partage de ce qui est produit, il ne peut que l’imposer par la force.

Imposer le partage des richesses, plutôt que leur transfert aux productrices/producteurs sociaux, a été une première bataille idéologique pour légitimer le capitalisme. L’enjeu était d’inoculer l’idée que créer de la richesse était faire du profit dans l’échange marchand, et non pas mettre en œuvre le travail humain afin de produire des biens et prestations utiles. Ainsi le but attribué à la société devint le profit.

Nous avons été trop peu nombreux à le comprendre mais, en se vendant comme l’agent de ce deal, la social-démocratie n’invitait pas seulement le loup dans la bergerie, elle ouvrait toute grande la porte au rapport marchand, le bras armé des bourgeoisies !

Le rapport marchand : un état permanent de guerre économique

Pour mémoire, le rapport marchand est apparu dès que le travail humain s’est imposé comme le facteur productif de surplus sociaux numéro un. Il sembla tout d’abord diminuer l’influence de l’héritage consanguin dans la constitution de la nouvelle classe dirigeante, donc quelque peu démocratiser la sélection des personnes ayant accès aux surplus sociaux. Si les maîtres féodaux n’acceptèrent pas tout de suite de reconnaître la suprématie de l’intrus, les capitalistes s’empressèrent de s’en saisir pour en faire leur cheval de bataille et proclamer leur attachement à la « démocratie économique ».

S’il est vrai que sur un plan strictement théorique le rapport marchand élargit le cercle des candidats à la classe dominante à tous ceux qui ont du fric, il est tout aussi vrai que, contrairement à la légende, il n’offre aucune protection contre les guerres, bien au contraire. Dans le cadre actuel d’apparente surcapacité productive, il est non seulement source de guerres économiques sans fin pour contrôler les marchés, mais aussi source de guerres politiques, chaque capitaliste et chaque Etat/Nation cherchant à la fois à protéger ses marchés et en conquérir de nouveaux.

Aujourd’hui si le rapport marchand coexiste avec le monde du travail, c’est uniquement en tant qu’instrument de sélection impersonnel qui exclut sans état d’âme toute personne qui ne remplit pas ses conditions, avoir de l’argent ou un salaire.

Le rapport marchand est en réalité devenu un agent destructeur de société et un formidable instrument d’exclusion sociale. Il est fondé sur le fait qu’il y a des surplus sociaux à distribuer entre celles/ceux qui peuvent se l’approprier. Il conditionne, le réduit à un minimum, la part du nécessaire ; ou, plutôt, il marchandise y compris le nécessaire, il le rend complètement aléatoire pour les plus démunis, les plus fortunés le contestant à ceux/celles qui n’ont que lui pour survivre.

Les spéculations sur les produits alimentaires sont un aspect de cette marchandisation désormais tendanciellement élargie à l’ensemble de l’activité sociale. Cette tendance est aujourd’hui encore renforcée par des traités internationaux (TISA, TAFTA, etc.), qui permettront de faire du profit y compris sur les activités découlant de la mutualisation des risques (les institutions de la sécurité sociale) jusqu’à aujourd’hui encore partiellement épargnées de la véritable gangrène sociale qu’est le profit capitaliste. Celle-ci ne s’arrête par ailleurs pas aux institutions de la mutualisation. En effet, selon les traités internationaux susmentionnés, le droit de spéculer devra être élargi à l’ensemble des services, ce qui étendra les pratiques marchandes à des domaines comme la santé, l’instruction, les fournitures énergétiques, les services en général qui, jusqu’à aujourd’hui, étaient considérés comme des biens communs accessibles à toute personne humaine, quel que soit son état de fortune.

Un choix de société

« Pourquoi priver les capitalistes plutôt que le travail du droit au partage » diront les partageux. Le choix existe-t-il ? Non. Le capital n’a rien à partager, il ne peut subsister qu’en tant que parasite, tandis qu’aucune société ne peut se passer du travail, c’est lui la source de ce qui peut être partagé.

Soyons donc honnête, la seule solution est que nous devenions tous des producteurs, que la classe des profiteurs disparaisse, et qu’ensemble nous réfléchissions à des rapports sociaux tant de production que de répartition entre gens égaux. Tout le reste oublie l’essentiel, les conditions de production, et participe de la théorie de la piété sacrificielle. Dans ce cadre celles/ceux qui « reçoivent » leur part sans participer à la production du bien général finissent toujours non seulement en voleurs, mais aussi en exploiteurs qui ne mettent leurs facultés en œuvre que pour s’approprier ce que « les autres » produisent.

L’Etat du monde montre qu’il est urgent de choisir : soit persister à ne prendre en compte que la cause des quelques hyper friqués qui dominent le monde, soit promouvoir la cause des peuples. Le premier choix exclut le second. Il y a urgence parce que tout, absolument tout, d’autres méthodes de production respectueuses des équilibres environnementaux, d’autres rapports à la consommation corrigeant les effets de sur consumérisme des uns et de rareté chronique et socialement fabriquée des autres, un accès de chacune/chacun, selon ses besoins, au bien commun, dépend de ce premier choix.

Cessons les appels pathétiques à corriger les disfonctionnements du capitalisme. Ils ne servent à rien. Il faut impérativement faire autre chose. Ces disfonctionnements sont le reflet de l’état du monde : 3,5 milliard de personnes doivent vivre avec un ou deux euros par jour, pendant que des milliers de milliards de dollars propriété de quelques familles parasitent l’ensemble de l’activité sociale.

Nous avons notre propre histoire

« Les syndicats représentent le travail » dit-on. Cela est réductif. Peut-être représentent-ils les salariés, ce qui est déjà beaucoup, mais pas le travail. Celui-ci est l’affaire des peuples. Comment doivent-ils s’organiser pour que les forces productives soient pleinement et pour le bien-être de tous, mises en œuvre ? Telle est la vraie question.

Aujourd’hui les syndicats sont comme les peuples, divisés par les théoriciens du partage, autrement dit la plupart des économistes. Ceux-ci veulent maintenir tant la division actuelle entre producteurs et profiteurs, donc entre employés soumis et employeurs dominants, que le rapport schizophrénique entre salariés/producteurs et salariés/consommateurs.

« Travail = emplois » dit la social-démocratie, fataliste. Et elle pleurniche sur ce monde qu’elle voit ad aeternam fait de dominants et dominés, de profiteurs et d’exploités, et en manque chronique d’emplois.

« On produit pour les consommateurs » clament les syndicats partageux. « Les salaires, c’est du pouvoir d’achat, de la consommation » renchérissent-ils encore, ce qui fait que nombre d’écologistes « décroissants » rangent les salariés dans le même paquet que les patrons qui acceptent de produire n’importe quoi, pourvu que ce soit profitable.

De telles catégorisations des gens divisent les peuples et escamotent toute perspective autre que sectorielle, elles ne correspondent plus à ce que le travail humain est réellement. Pour s’en sortir, il faut faire appel à ce qui est universel, parce que c’est cela qui unit.

S’organiser !

Les salariés ont très tôt pris conscience de la contradiction entre ce qu’il serait aujourd’hui possible de produire et ce qui leur est concédé « en échange » de leur entrée dans la coopération sociale, un salaire toujours ramené dans le voisinage du minimum vital. Ils se sont également rapidement aperçus que les luttes individuelles n’avaient aucune chance d’aboutir à des prix du travail stables et convenables. Ils ont alors créé des coalitions par entreprise, par métier, par corporation, par industrie, par Nation, avec le but d’améliorer les salaires et les conditions de travail.

Les répressions ont été impitoyables. D’une part les patrons/capitalistes voyaient d’un mauvais œil les collectifs de salariés refusant de travailler au-dessous d’un certain prix, d’autre part les capitalistes ne voulaient rien partager : ni le pouvoir, ni la moindre part de plus-value extraite du travail mis en œuvre.

« Partager serait une négation des lois de l’économie » ont unanimement proclamé les économistes idéologues servants du capital. Ce constat fait, lorsqu’ils sont contraints par les salariés de mettre un prix sur le travail, les capitalistes s’accrochent à une interprétation fluctuante de la loi marchande.

En quoi consiste cette interprétation ? S’il y a beaucoup de travailleurs et peu d’emplois – ce qui est vite la règle sous le capitalisme parce qu’on n’y produit pas pour les besoins, mais uniquement pour le fric − le travail ne vaut pas grand-chose ou rien ; mais si, au contraire, il y a peu de travailleurs pour beaucoup d’emplois, la même loi ne se réfère plus au rapport entre nombre d’emplois et nombre de travailleurs, mais au coût de reproduction de la force de travail. « Cela correspond à un revenu peut être minimum » admettent les employeurs pour immédiatement ajouter « mais qui correspond à la vraie valeur du travail, son prix marchand ».

Ne retrouve-t-on pas là les adeptes d’un revenu minimum universel ?

L’erreur fatale

S’ils ont très vite vu l’arnaque dont ils étaient victimes, les salariés n’ont pas vu que désormais la productivité du travail bouleversait les paradigmes de société eux-mêmes.

Cette « erreur » s’est avérée fatale. Elle a laissé le champ libre aux réformistes creusant inlassablement le même sillon : « occupez-vous du quantitatif, le montant des salaires, mais si vous voulez des emplois, n’en demandez pas trop… comprenez bien, il faut aussi compter avec la concurrence ». Suivent tout une série de recommandations défaitistes et démobilisatrices : « on ne peut se passer des employeurs, ils créent des emplois ; ne vous mêlez pas du vrai problème, l’organisation du travail, sur ce thème les employeurs et les travailleurs qu’ils choisissent pour occuper les divers échelons de la hiérarchie dans leur entreprise sont bien plus efficaces ; si vous nous laissez flexibiliser les conditions de travail, nous nous battrons pour un petit sucre, le temps globalement souhaitable de travail ; mais là, encore une fois, attention à l’emploi, pour le préserver l’essentiel est de rester concurrentiel ». Moralité, la flexibilisation doit servir à ne pas payer des salariés pendant qu’ils ne rapportent rien, autrement dit l’emploi doit désormais devenir un chômage flexible financé par les salariés !

Après avoir bien décliné le rôle étanchement balisé des syndicats, le confinement dans la lutte économique, les réformistes politiques ne manquent jamais de marquer leur territoire : « pendant que vous vous battez sur le terrain économique, nous, élus du peuple, nous occuperons des questions importantes, qualitatives, le politique et l’idéologique, nous trouverons des compromis dans les parlements bourgeois, ils sont là pour cela ». Ainsi, dès que les salariés soulèvent un problème politique, ils en perdent le contrôle, il est dévoyé dans les travées des parlements.

Surproduction gaspilleuse, sous production mortifère

Aujourd’hui le maintien de mesures sélectives qui délimitent strictement l’accès aux biens communs est une négation de la productivité du travail, une négation du réel. En effet, les savoir-faire humains sont déjà là, à portée de main, ils abolissent les frontières autrefois tracées par une productivité du travail encore insuffisante. Les moyens de construire une société où l’accès aux biens communs serait universel sont maintenant à disposition. Aux peuples de s’en saisir, à nous de les associer.

Continuer de produire comme si rien n’avait changé alors que tout a changé conduira, nous conduit déjà, aux désastres social, humanitaire et environnemental que nous connaissons : faire des guerres et produire des armes plutôt que du pain ; produire des gadgets pour des populations appelées à consommer pour consommer, à la place de prioritairement satisfaire les besoins vitaux des deux milliards de miséreux qui doivent survivre avec moins de deux dollars par jour. Et comme si cela ne suffisait pas, la gauche réformiste persiste dans un rôle de Cheval de Troie : diviser les salariés, ce qui affaiblit tant les syndicalistes enfermés dans des revendications dites « économiques », que le personnel politique dit « de gauche » accroché à ses strapontins parlementaires.

Aujourd’hui la répartition et la production évoluent dans des sens diamétralement opposés : d’une part les capitalistes et leurs servants s’adonnent à un consumérisme effréné, ce qui mène à l’impression qu’il y aurait surproduction ; d’autre part la majorité des populations croupit dans une précarité de plus en plus prégnante, ce qui mène à l’impression que la productivité du travail serait encore insuffisante.

Si le peuple travailleur a très tôt vu que la répartition était devenue l’aspect principal de la contradiction sociale – il était désormais possible de produire suffisamment pour satisfaire tous les vrais besoins, distribuer de manière sélective était par conséquent devenu inutile − il n’a pas vu en quoi toutes les données, en particulier celles de la production, avaient changé. La forme ultra sélective, absurdement inégalitaire, de la répartition avait mené à une production complètement déphasée de la réalité sociale.

On s’était certes mis à surproduire, mais uniquement pour que les plus riches puissent continuer à satisfaire leurs caprices consuméristes. Basé sur la compétition, le fait de produire lui-même devint non seulement un facteur d’épuisement des ressources et de pollution, mais aussi un puissant facteur de destruction sociale. Dans ces conditions le travail autrefois imbriqué dans la lutte contre la précarité ne pouvait qu’échapper aux peuples pour devenir un facteur d’assujettissement à un but complètement étranger.

Avant, dans le cadre de la société industrielle, les économistes martelaient qu’il fallait produire beaucoup pour répartir plus, ainsi vaincre la rareté. Après, dans les conditions de la société financière, l’opinion dominante se mit à proclamer un état permanent de surproduction qui surchargeait les marchés et entravait la métamorphose de la plus-value en profits.

Autrefois si importante et obtenue grâce à une abnégation sans borne des travailleurs, la plus-value issue de la production industrielle cessa subitement d’être de la richesse. L’état anémique de la consommation marchande ne pouvait plus la valoriser, elle n’était plus une plus-value, mais du superflu, du gaspillage. Il fallait impérativement et de toute urgence réduire « les coûts du travail ».

Nos géniaux économistes

Quelle stratégie développer pour à la fois produire plus, consommer moins et, malgré tout, garder un équilibre entre les deux ? Selon les capitalistes un changement de cap était indispensable pour rétablir un taux de profit susceptible de rétribuer les montagnes de capitaux accumulés pendant les « Trente Glorieuses ». Dès les années 70, nos géniaux économistes s’attelèrent à leur tâche titanesque et proposèrent leurs géniales conclusions.

En tout premier lieu partir de ce qu’ils appelèrent « les réalités économiques » : baisser les coûts du travail, produire là où les salaires sont les plus bas, avant tout en Chine, mais aussi en Inde, des pays disposant d’une réserve inépuisable de main-d’œuvre. En deuxième lieu consommer là où les salaires sont plus élevés. Il fallait bien sûr partout diminuer les salaires, mais il fallait aussi maintenir la consommation à un niveau suffisant pour rétribuer le capital, pour cela profiter au maximum des avancées technologiques, réduire l’emploi, ainsi autant que possible contenir les coûts de production à leur plancher.

Les rôles des Nations évoluèrent rapidement sur ces bases. Autrefois la production industrielle se concentrait dans les citadelles impérialistes disposant de monopoles technologiques, tandis que les pays du « Tiers-Monde » servaient principalement de réserves de matières premières extraites au prix de pollutions à vue humaine irréversibles et d’une monoculture détruisant les sols et les forêts en les chargeant de pesticides ou d’engrais chimiques sur dosés. Il ne fallut que 20 ans pour changer le rôle des Nations et les subordonner aux multinationales et au capital financier. De 1975 à 1995 la messe était dite, le gros de la production industrielle était délocalisé, mais aucun problème systémique n’était résolu.

Les pays industriels avaient perdu leur suprématie technologique, mais ce qui était censé la compenser, ce que les économistes appelaient "activités à fortes valeurs ajoutées », l’optimisation financière, les activités de spéculation, l’informatique, la production d’armes, devinrent aussi très vite des objets d’une concurrence interdisant toute stratégie, tous les pays étaient contraints de répondre au coup par coup.

Cette évolution n’a pas déployé ses effets que sur la production industrielle, elle s’est aussi répercutée dans les choix de ce qui devait être produit en masse : des gadgets à l’intention des « gentils consommateurs » concentrés dans les pays anciennement industrialisés. Ces productions superflues captent les énergies productives aux dépends des productions vitales considérées comme accessoires.

Nous sommes maintenant prisonniers de ce schéma. Il est source de guerres incessantes et reporte à plus tard, toujours plus tard, les mesures pourtant urgentes et indispensables contre les famines générées tant par le mode de produire que le mode de répartir capitalistes.

La dette : une fuite en avant

Non seulement les stratégies préconisées par nos infaillibles experts économistes n’ont pas suffi, mais elles ont continué d’accroître la contradiction principale. La question lancinante des économistes devint la suivante : où placer les masses en croissance constante de capitaux pour qu’ils continuent d’augmenter les fortunes des plus riches ? Toute réponse se heurtait aux constats suivants : d’une part dans les citadelles industrielles on ne pouvait que produire à perte en raison des coûts du travail encore trop élevés ; d’autre part la limite déjà extrême d’exploitation des travailleurs du tiers-monde était plus qu’atteinte. Que faire donc pour maintenir le profit ?

Précariser encore plus et aligner la production sur l’assiette solvable. Cela signifie sortir les « sans le sous » − « les sans dent » disait Hollande − des marchés, donc de la société. Ces personnes sont de toute manière personne, elles ne font en effet plus partie de la société puisqu’elles ne savent pas s’y inclure ! On les chasse de partout, on érige des murs de béton, des barrières électrifiées, on les coule dans les mers en les entassant sur des rafiots surchargés affrétés par des passeurs sans scrupule et prenant le peu d’argent qui leur reste. Même si elles sont des dizaines, des centaines de millions, que pèsent-elles face aux quelques milliers de milliardaires qui dirigent le monde et sont inatteignables depuis leurs espaces supra nationaux ? Rien.

Mais cela ne suffit toujours pas à nourrir les monceaux de capitaux accumulés, surtout que pour diminuer l’assiette solvable du monde réel il faut tiers mondialiser l’ensemble des salaires, ce qui raréfie les occasions de transformer la plus-value en profit. La seule solution serait de détruire du capital.

Les cris d’orfraies retentissent alors immédiatement : « Horreur ! Pensez donc, détruire du capital, cela se faisait au début du capitalisme, alors qu’on ne maîtrisait pas encore les crises, mais cela ne peut plus se faire, Dieu merci au jour d’aujourd’hui nous avons un appareil financier performant, imaginatif, il transforme les dettes des uns en profits des autres ». Conclusion, il vaut mieux supprimer les gens exclus plutôt que détruire du capital. Le problème c’est que souvent les emprunteurs n’arrivent plus à payer les arriérés d’intérêts dus aux prêteurs et que ceux-ci en ont besoin parce qu’ils en vivent.

En développant la dette nos gentils économistes ont produit les barils de poudre qui feront sauter leur système. Ils ont créé un monde d’endettés non seulement condamnés à payer les intérêts de leurs dettes, mais aussi à l’accroître sans fin, un monde où les objets financiers dits « sains » ne se distinguent plus des pourris. Le cycle vertueux − produire, consommer et accumuler − qu’on croyait être à la base du système capitaliste, s’avère être un cercle vicieux infernal où on ne produit que pour accumuler, ce qui sans cesse érode la part des producteurs/consommateurs et accroît sans fin celle des consommateurs/accumulateurs.

Guérir le mal par le mal

Les producteurs deviennent toujours plus pauvres ! Tant que ce paradoxe fondera les rapports sociaux l’explosivité de la contradiction croîtra. Le premier terme de la contradiction, la production, est bridé pour être adapté au deuxième terme, la consommation, ce qui rend le profit rachitique. C’est ce que les capitalistes veulent éviter en contournant le processus dit « vertueux » au profit d’une valorisation du capital par lui-même. Ils ont ainsi développé sans fin la sphère financière et ses proliférations capitalistiques.

Dans la systémique capitaliste l’érosion du terme production, c’est-à-dire son adaptation à un marché de plus en plus rachitique, mène très vite à une hypertrophie du terme accumulation, par conséquent une hypertrophie de la sphère financière, ce qui n’est rien d’autre que de la rétention de « bon » capital désormais dévolu à valoriser le mauvais. La sphère financière tend de plus en plus à ne vivre que pour elle-même, elle se développe comme un parasite et finit par anémier, puis étouffer ses proies. Toujours plus de capital demande toujours plus de profit, ce qui passe aussi par toujours moins de production et l’exclusion sociale d’un nombre croissant de producteurs. Les chômeurs sont les premières victimes de ce cycle devenu infernal. Ils commencent à être exclus du droit de produire, puis, à terme, beaucoup d’entre eux seront privés du droit de consommer.

Le développement de la sphère financière est un exemple typique du principe guérir le mal en inoculant le mal. Au début on croit avoir trouvé le remède miracle, mais ce n’était qu’un effet placébo. Plus tard, mais déjà trop tard, on augmente les doses. Cela coûte cher, mais on ne s’en aperçoit pas. On finit par prendre le mal pour le bien, jusqu’à ce que le tout explose. Le premier séisme a déjà éclaté en 2007. Le prochain sera bien plus grave.

C’est à cela que les syndicats doivent se préparer. Paradoxalement chacune de leur conquête ne pourra que rétablir un peu d’équilibre, elles permettront de gagner un peu de temps.

Que et comment produire ?

Les édiles économiques et politiques ont soigneusement évité cette vraie question pour la livrer sans discussion aux marchés. Pensez donc, le rapport marchand est vieux comme le monde, il ne se trompe jamais !

Dans un premier temps souvent présentés comme des facteurs de pollution, les salariés se sont sentis dépréciés tant dans leur qualité de producteurs que dans celle de « consommateurs ». Mieux vaut ne rien faire, ou n’agir que sur du virtuel, cela ne pollue pas ! La solution préconisée n’a pas été de produire autre chose et autrement, par exemple du blé à destination des affamés dans une agriculture qui respect les sols, mais à la fois de moins produire et de délocaliser les productions industrielles dites « polluantes ».

Loin de chez nous, la pollution ! D’une part cela a donné les catastrophes environnementales de pays comme la Chine, le nouvel atelier du monde ; d’autre part, chez nous, non seulement l’appareil de production, mais encore les lois sur le travail ont été « adaptés », « flexibilisés », pour cesser d’être des lois et devenir des vœux pieux déguisant d’odieux chantages à l’emploi.

Faute de les réorienter par la volonté humaine, la production sociale et la productivité du travail ont été soumises aux nouvelles conditions des lois marchandes : non plus produire beaucoup, « cela pollue et gaspille » disent les décroissants, mais intensifier la guerre économique, entre temps devenue une course au plus riche. Etre riche, c’est-à-dire disposer des moyens matériels mettant à l’abri de la précarité, ne suffisait dorénavant plus, il fallait devenir le plus riche et le rester.

Les impératifs de cette course s’imposèrent à la production. Exit la concurrence, vive la compétition et ses guerres économiques ! Des sauts dans l’absurde qui ont rompu les liens entre la production et la valeur d’usage pour faire place à une voie de l’argent au profit qui ne passe par aucune production,.

Ainsi le rapport marchand qui, à son origine, sélectionnait ceux qui avaient accès à une richesse encore rare, est devenu un rapport qui ruine y compris des riches pour concentrer la richesse sur encore moins de personnes, un rapport qui, de plus, ignore le reste du monde… pensez donc, ils sont tous pauvres, donc perdants et mauvais consommateurs !

On en est là… Mais, soyons-en sûr, les peuples finissent toujours par sortir des pires guêpiers. Ils se magnifient alors. Encore faut-il tirer les bons enseignements de l’histoire réellement vécue !

Nous sommes incroyablement riches

Après les guerres mondiales du siècle passé, bien que les coffres fussent vides, les peuples ont imposé des processus de mutualisation sans précédent. Prenons l’exemple de la France où au lendemain de la deuxième guerre mondiale ont été créées la sécurité sociale, la retraite par répartition, les comités d’entreprise, les conventions collectives, la réglementation sur les heures supplémentaires, la médecine du travail.

Comment cela a-t-il été possible ? Certes les peuples n’avaient pas un sous vaillant, mais ils ont compris qu’il fallait placer le bœuf devant, et non derrière la charrue. Ils ont tout simplement mis leurs facultés de faire en œuvre pour créer de la richesse, à la place d’attendre d’être friqués pour piquer la richesse produite par d’autres.

Nous sommes en réalité incroyablement riches, mais les médias monopolisés par les capitalistes nous font oublier ce qu’est la vraie richesse. Quelques exemples le montrent.

• Nous portons en nous le savoir et la productivité du travail, les vraies richesses, tandis que les bourgeois n’ont que leur propriété lucrative pour kidnapper le produit du travail des autres.

• Nous avons la force de la coopération, tandis que les bourgeois n’ont que la compétition pour la dévoyer.

• Nous savons ce qu’est la richesse, elle n’est ni du capital, ni du profit, ni un pouvoir de classe quel qu’il soit, elle est le bien-être des populations et le respect de la nature.

• Nous avons acquis une grande expérience pratique : au lendemain des carnages guerriers du siècle dernier nous n’avons attendu la permission de personne pour généraliser la mutualisation de risques comme la maladie, les accidents, l’invalidité, sans oublier le chômage et les immenses dommages sociaux des guerres passées.

Ce faisant, nous avons développé des institutions qui ont largement démontré leur efficacité. Quelques exemples :

 au rapport au travail capitaliste, l’emploi nécessairement précaire imposé par les capitalistes, nous opposerons la généralisation du statut de la fonction publique et le salaire à vie ;

 au prix marchand du travail lié au poste de travail plutôt qu’aux salariés les occupant, nous opposerons le salaire à la qualification acquise en cours de carrière ;

 à la propriété lucrative, nous opposerons la propriété d’usage des salariées/salariés sur les entreprises où elles/ils œuvrent ;

 aux spéculations immobilières nous opposerons la propriété d’usage à vie du logement occupé

 aux investissements pour le profit, nous opposerons l’investissement de travails dont le but sera de développer un bien commun et de la valeur d’usage accessibles à chacun selon ses besoins.

 au profit nous opposerons la cotisation sociale. Celle-ci est un formidable indicateur de la richesse créée, tandis que le profit n’est qu’un « formidable » indicateur de la richesse volée.

Cette liste est loin d’être exhaustive. La vie et nos luttes la préciseront et complèteront. Le but est de créer et d’imposer une alternative au système en place, c’est-à-dire de dire comment produire, comment répartir, comment vaincre la précarité à la place de la produire. Le but n’est donc pas de réformer le système, mais de l’abattre pour le remplacer. Si, sous le capitalisme, tout part du capital pour arriver à plus de capital, dans notre système tout partira du travail et de la propriété d’usage des salariées/salariés sur leurs outils de travail pour arriver à la satisfaction des besoins des gens.

Nous ne partons pas de rien

Le rapport capitaliste au travail a perdu les derniers atours qu’il tirait de son apparent lien à la production industrielle. Celle-ci n’est aujourd’hui plus qu’un prétexte pour faire du profit. En effet, plus de 90% du capital dérive dans la sphère financière. Son seul but est de spéculer, de parasiter la richesse existante et les activités sociales.

Soyons aussi conscients de ce qui suit : primo, maintenant que sur un plan technique la capacité productive humaine pourrait gagner son combat contre la précarité, l’urgence sur le plan politique est d’harmoniser production et accès au produit du travail commun. Sans cela la productivité devient surcapacité productive, pollution et gaspillage.

Deuxio, aujourd’hui le plus urgent est de réorienter, et radicalement, l’appareil de production en donnant aux gens des peuples les moyens de déterminer ce qui doit être produit en fonction de leurs besoins et des impératifs environnementaux, non pas produire là où les salaires sont les plus bas, mais produire là où les vrais besoins doivent être satisfaits. Produire sainement des biens sains est la priorité.

C’est ce défi, le développement de tout un pan de l’activité sociale échappant au capital, que de nombreux peuples ont essayé de relever lors des « Trente Glorieuses ». Ils ont mené de front la reconstruction de leur pays et les institutions universalisant l’accès à la sécurité sociale. Ce faisant, ils ont développé leur emprise sur une grande partie de l’activité sociale et économique des pays industrialisés dits « civilisés ».

L’exemple français et sa sécurité sociale qui a longtemps été administrée par les travailleurs/travailleuses est un cas d’école. En s’appuyant dessus pour démontrer que la fonction publique et ses institutions créent de la valeur économique, Bernard Friot a pris tout le petit monde des économistes à contrepied. Pensez donc, l’une et les autres sont des patrimoines qui doivent aussi être classés dans la rubrique des producteurs de valeur économique !

A partir de là, le même auteur a pu démontrer que le statut de fonctionnaire ouvre la voie à un autre rapport au travail libéré des servitudes dégradantes de l’emploi capitaliste, un rapport qui ouvre un autre regard sur le salariat qui remplacera avantageusement le rapport marchand. Loin d’être un gouffre à fric, le salariat permet à chacun d’une part d’entrer dans la coopération sociale avec le statut de producteur, d’autre part d’accéder selon ses besoins au produit du travail social, le travail général. C’est le salariat qui donne un sens à la création de valeurs économiques.

Du grain à moudre pour les syndicats

Tout cela est un précieux grain à moudre pour les révolutionnaires dans les syndicats. Cela d’autant plus que ces derniers ont très tôt été, déjà avant les guerres mondiales du siècle passé, parmi les promoteurs d’institutions en charge de biens communs et de valeurs universalistes. Ils ont donc une grande expérience en la matière.

La mise en œuvre des institutions de la fonction publique s’est vite avérée incontournable pour mettre en place un système global de lutte anti précarité efficace. Ce but a engendré le développement d’institutions mutualistes et une forme de rapport au travail tendanciellement libérée de l’emploi capitaliste, une forme non plus « financée » par et otage du capital, mais fruit de la cotisation sociale elle-même conçue comme une forme de salaire.

Notre tort de syndicalistes est d’encore trop croire au vieux rapport de production et à son but proclamé : accumuler du capital en lui affectant tout le surplus social. Nous avons trop pensé qu’accumuler du capital équivalait à développer les forces productives, que les couches sociales défavorisées en recevraient nécessairement les bienfaits au travers des emplois créés pour satisfaire les besoins des plus favorisés. Ce n’est pas ce qui se passe. Il arrive toujours un moment où les plus riches sont trop riches pour transformer tout leur argent en emplois, ils préfèrent alors faire confiance à l’appareil financier qui se chargera de faire de l’argent avec de l’argent.

Pourtant la contradiction entre production capitaliste et répartition est aujourd’hui devenue antagonique : les nouvelles conditions de productivité du travail montrent qu’il ne suffit plus de se battre pour produire, il faut désormais se battre pour avoir le droit de produire, le droit d’entrer dans le processus de la coopération, et quand on y est entré, il faut se battre pour que d’autres ne prennent pas la place.

Notre victoire sur la précarité déjà là dans la productivité du travail s’est transformée en surcapacité chronique de production : nous avons cessé d’être des productrices/producteurs sociaux pour devenir des concurrents. Tout est devenu compétition et mensonge. Lorsqu’il n’y a pas de guerre politique, impérialiste, la guerre économique prend le relais. L’une et l’autre s’alimentent réciproquement.

Mais ce n’est heureusement pas la fin de l’Histoire

Nous sommes certainement à une croisée de chemins, mais nous ne sommes pas désarmés. Nous sommes en tant que peuple riches de nos facultés de faire. Celles-ci peuvent être de force, par la violence de classe, détournées de leur but originelle, mais elles font partie de nos êtres, elles nous appartiennent, personne ne pourra jamais les mettre en œuvre à notre place.

Si nous portons la faculté de faire humaine en nous, nous portons aussi une faculté de lutte que personne ne pourra jamais mener à notre place. Et si nous portons en nous une faculté de lutte, nous sommes aussi capables de penser, de comprendre où l’Histoire nous a mené, d’en corriger la trajectoire et de nous délivrer des chiens de garde idéologiques des tenants de la propriété lucrative, quelle que soit la forme de celle-ci. Nous serons alors aussi capables de rendre la propriété d’usage des terres aux paysans, la propriété d’usage des entreprises industrielles aux travailleuses/travailleurs qui y œuvrent, la propriété d’usage de nos biens fonciers à ceux celles qui les occupent. Nous serons de plus capables de développer notre propre recherche, notre propre science et de donner des espaces de création aux artistes.

Etant grâce à la productivité du travail partiellement libérés des contraintes matérielles nous avons désormais plus de temps à consacrer au Bien-vivre de tous, d’apprendre à rétablir les équilibres environnementaux et à ne plus produire en épuisant les ressources de notre terre.

Libérer le travail ! Les syndicats ont un immense rôle à jouer, mais ils doivent préalablement se libérer des chiens de garde idéologiques des pouvoir de classe.

Christian Tirefort, ancien syndicaliste



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