Travail et salariat
Critiquer la société capitaliste, c’est bien, réclamer un autre monde possible, c’est légitime, mais tout cela restera incantatoire si nous ne disons pas ce que cet autre monde sera.

Le capitalisme financier : un saut qualitatif ?

Cahier 7

vendredi 2 mai 2008 par Christian Tirefort
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Les débuts du capitalisme foisonnent d’exemples de fortunes colossales amassées en un temps record et de nouveaux riches encore mal dégrossis de leur état de roturier. Ces fortunes n’étaient alors pas principalement le fruit de la bourse ou d’aliénation de biens (vols) mais le fruit de l’exploitation du travail, d’une mécanique permettant de s’approprier et d’accumuler le surplus social.

Au début, le capital représentait la valeur de l’usine, puis l’usine ne représenta plus qu’une certaine quantité de capital, au prorata de la mise de l’actionnaire. L’actionnariat naquit comme un ciment de classe, chacun recevait selon sa mise, mais il préfigurait aussi le passage de la société industrielle à la société financière.

Le capital industriel le plus traditionnel et paternaliste, qui donna naissance au patron maître en sa demeure, portait déjà le germe de sa transition vers le capital financier libéré de ses attaches stables à un objet industriel déterminé. Cela peut se résumer de la manière suivante : auparavant, le capital représentait la valeur d’un objet productif particulier, il lui était lié ; aujourd’hui, les entreprises sont des produits financiers comme d’autres, désincarnés, l’objet de spéculations constantes. Cette évolution a d’énormes conséquences politiques (composition et pratiques sociales de la classe capitaliste) et économiques (uniformisation des conditions du profit, volatilité du capital, absence totale de fiabilité de l’actionnariat, anonymat des décisions, éclatement des frontières nationales, globalisation, etc.)

Dès la deuxième moitié du 19e et le début du 20e siècle les timides capitalistes cachant encore leurs origines roturières étaient devenus les maîtres d’industrie dominant les nations. Leurs entreprises étaient relativement à l’abri des fluctuations boursières. Les maîtres n’étaient pas encore ceux qui faisaient le commerce des actions, mais les industriels investissant pour développer leur objet industriel. Lorsque, au début du 20e siècle, l’extrême abondance de capital créa une situation d’inflation boursière, les spéculateurs semblèrent un moment prendre le dessus. Le crash de 1929 sonna le glas de leurs illusions. La crise perdura, mais propriétaires de biens beaucoup moins volatiles que les différents produits financiers des boursicoteurs les seigneurs de l’industrie restèrent les maîtres. La crise se prolongea en Europe, tandis que les Etats-Unis l’amortirent grâce au ‘New Deal’ (la nouvelle donne), l’allocation aux salariés de moyens supplémentaires de signaler leurs besoins, de tirer ainsi l’économie par leur consommation. Le ‘New Deal’ souda l’identité américaine, ce pays n’entra en guerre qu’à contre-cœur, après l’agression japonaise à Parl Harbourg, en 1941.

Cette politique, investir et générer du pouvoir d’achat pour tirer les marchés intérieurs, se prolongea sous d’autres formes après la deuxième guerre mondiale. Le plan Marshall représenta une politique exactement inverse de celle suivie par les européens après la guerre de 14-18. Là, les vainqueurs se préoccupèrent principalement d’encaisser les dettes de guerre et les vaincus d’éviter de les payer, ce qui fut la source d’un esprit revanchard propice à la montée des nazis au pouvoir. Mais, contrairement au ‘New Deal’, le Plan Marshall était plus une relance par l’investissement que par la consommation, il était un débouché pour les surplus de capitaux américains et d’autres pays ayant échappé aux destructions, dont la Suisse. Il avait un double but, d’une part la reconstruction, d’autre part mettre les travailleurs au travail pour calmer les mouvements sociaux.

Lors des ‘trente glorieuses’ qui s’en suivirent l’exploitation des travailleurs fut essentiellement extensive. L’emploi découlait des investissements, et il était admis qu’une part du surplus social devait échoir aux travailleurs. Dans les citadelles industrielles cela fit aussi naître beaucoup d’espoirs et d’illusions sur une évolution lente mais régulière d’un capitalisme englobant de plus en plus de salariés dans les rites d’un confort matériel présenté comme définitivement acquis. Nombreux furent ceux qui crurent alors qu’une saine politique monétaire menée par un Etat interventionniste, à la Keynes, allait aplatir le cycle des crises. Elle aboutit à des taux d’inflation souvent à deux chiffres.

Expulsé par la porte, le loup revient par la fenêtre. Les Etats-Unis inventèrent le ‘New Deal’ dans les années 30, le Mac Cartysme marqua un tournant aboutissant à un néolibéralisme forcené dès les années 70. Ce terme, néolibéralisme, est chargé de différentes interprétations : d’un côté, diabolisé, il serait responsable de tous les maux ; de l’autre, idéalisé, il serait synonyme de liberté et garantie de succès, bien sûr « pour les meilleurs, et seulement dans la mesure où ils seraient libres d’entreprendre » disent les libéraux. Certains, à gauche, en oublièrent le capitalisme ; d’autres, à droite, contractèrent deux choses bien différentes en une : la liberté capitaliste d’entreprendre et la liberté marchande. Pourtant, la première procède des rapports de production, la deuxième du rapport social.

Le capitalisme est un rapport de production où seul le capital détient le sésame de la production sociale, où la mise en œuvre de la force de travail dans d’autres buts que la plus-value est déclarée improductive, ce terme étant ici utilisé à la place de ‘non rentable’, ne procurant pas de rente. Quant au rapport marchand, devenu omniprésent dans le monde entier, il règle et sélectionne l’accès à l’échange. Il s’exprime dans l’acte de vente et d’achat, il est un substitut de l’échange social. Le rapport de production capitaliste, c’est-à-dire l’exploitation du travail, et le rapport marchand, la répartition sélective, de classe du pouvoir d’achat, sont les deux principaux phénomènes de l’ensemble dialectique capitaliste, ils font système.

Le premier phénomène, le rapport de production capitaliste, dicte l’accès ou le non accès des travailleurs au second, le marché, ou à la ‘consommation’, celle-ci étant la forme prise par l’échange social dans les sociétés capitalistes ; il perpétue en outre le pouvoir du capital sur le travail, que l’échange des travails se fasse sous sa férule, dans ses conditions. Le deuxième phénomène, le rapport marchand, garantit que l’accès au produit du travail soit exclusivement réservé à ceux ou celles gagnant de l’argent, qu’ils travaillent ou pas est à ce moment égal. Il sélectionne impitoyablement ceux qui entreront dans l’échange social.

Libéralisme et baisse tendancielle du taux de profit

Le libéralisme est une volonté non interventionniste dans la systémique capitaliste. Il a aujourd’hui perdu son sens originel, il est une notion passe-partout utilisée par des conservateurs de tout bord : ceux qui veulent retourner aux sources du capitalisme et restaurer la pureté du rapport marchand, lui enlever les rares régulations mises en place au 20e siècle sont des conservateurs partisans d’un retour deux siècles en arrière, mais ils se proclament novateurs ; cependant ceux qui espèrent un retour au capitalisme ‘non sauvage’, où les régulations essentielles redeviendraient possibles sur un plan national, sont tout autant conservateurs.

En réalité, n’en déplaise à ceux qui le croient réversible, le libéralisme n’est pas une politique parmi d’autres, mais une politique nécessaire, il est la (et non une des) réponse à la baisse tendancielle du taux de profit. Sa fonction est d’accélérer le rythme de destruction du capital en rompant son lien plus ou moins direct avec l’entreprise et la production sociale, finalement de soumettre toutes les formes d’activité sociale à la rentabilisation du capital. Dans ce sens le libéralisme est un phénomène produit par la systémique interne du capitalisme lorsqu’il a atteint le point de suraccumulation absolue, c’est-à-dire une suraccumulation de capital généralisée (dans toutes les branches). Cette réponse se distingue des crises capitalistes classiques de la société industrielle qui pouvaient encore être traitées par des politiques comme le New Deal. En effet, ce type de crise correspondait encore à des phénomènes de suraccumulation partielle ou sporadique, dans des secteurs particuliers de l’industrie, des réponses politiquement différenciées étaient encore possibles.

Lorsqu’il s’agit d’une crise de suraccumulation absolue, la réponse doit être globale, il ne s’agit plus seulement de conquérir un marché ici ou là, il faut conquérir le marché mondial ; il ne s’agit plus seulement de réajuster des phénomènes de surproduction dans l’une ou l’autre des branches, il faut adapter la production aux solvabilités réellement existantes au plan global ; il ne s’agit plus seulement de donner plus de moyens de consommation dans des branches données, avec l’espoir que celles-ci entraîneront l’ensemble de l’économie dans un cycle vertueux, mais il faut réduire partout les salaires pour tendre jusqu’à ses extrêmes limites le taux d’exploitation, celui-ci étant finalement non pas un frein à la suraccumulation, mais un moyen de momentanément freiner la baisse tendancielle du taux de profit de certains capitaux. Finalement, il ne s’agit plus seulement de tenter d’améliorer les performances de son industrie nationale, celle-ci partant inexorablement vers les zones à très bas salaires, mais il faut pénétrer toute l’activité sociale, en soumettre tous les aspects à la loi marchande, n’inclure que ceux et celles qui ont de quoi payer, cela de la manière la plus inégalitaire puisque dépendant du revenu de chacun, pour les salariés du salaire, pour les exclus de ce qu’ils trouvent dans les poubelles des riches.

La différence entre la politique du ‘New Deal’ et celle menée depuis les années 70, connue sous le terme de néolibéralisme, ou contre révolution néolibérale, illustre bien les changements dans les paradigmes systémiques. Elle est certes structurelle au sens où une politique a différé certains effets structurels, toutefois sans les éliminer, et l’autre les accélère.

Cette différence n’élimine cependant pas la contradiction entre l’accumulation sans limite de capital et sa rentabilisation. Au contraire, si dans un premier temps l’allocation d’une plus grande part du surplus à certaines catégories de travailleurs freine la suraccumulation de capital et entraîne toute l’industrie derrière elle dans un cycle apparemment vertueux, au bout d’un certain temps, précisément parce qu’elle entraîne toute l’industrie derrière elle, elle augmente la masse globale de capital, ce qui se traduit par une augmentation du volume de la production sociale. Cela accroît le rythme global d’accumulation, mais n’élimine, voire ne diminue pas l’intensité de l’exploitation des travailleurs, et n’augmente pas nécessairement le nombre de travailleurs employés. De ce fait, ce que Marx appela la composition organique du capital, c’est-à-dire le rapport entre la masse de capital variable, les salaires (qui reflètent aussi le nombre de salariés employés) et la masse de capital fixe (qui reflète la masse des instruments de production ainsi que les matières premières et énergétiques) change inexorablement au profit du capital fixe. Il en résulte une augmentation constante du volume global de capital à financer par chaque travailleur.

Le libéralisme, une politique nécessaire

Cela nous plonge dans un fait incontournable, la suraccumulation de capital est liée à l’exploitation des travailleurs, elle ne peut donc disparaître qu’avec cette exploitation, ce qui n’est pas possible dans une société capitaliste. Tout d’abord, dans le capitalisme industriel plus extensive qu’intensive, l’exploitation commence par gonfler le volume de capital à rentabiliser, donc à financer, cela conduit à la baisse tendancielle du taux de profit et à la société financière, celle-ci résultant de la relative autonomisation du capital par rapport à la sphère de la production sociale, en particulier des entreprises. La politique libérale, le libéralisme, devient dès lors nécessaire, elle n’est plus une politique parmi d’autre, mais la réponse nécessaire de la bourgeoisie à la baisse tendancielle du taux de profit. L’exploitation toujours plus intensive des travailleurs et la réduction inexorable de la masse des revenus distribués sous forme de salaire par rapport aux revenus du capital accélèrent le rythme de l’accumulation, conséquemment rétrécit l’activité sociale.

La seule manière d’éviter le creusement de cette contradiction serait de cesser l’exploitation des travailleurs, d’utiliser le surplus social découlant du travail pour élargir l’activité sociale là où elle serait nécessaire, en particulier dans des domaines comme la prise en charge des enfants, certaines tâches ménagères, la culture, la santé, l’écologie, etc. Mais cela ne serait plus du capitalisme. Sans exploitation il n’y aurait plus de capital et plus de capitalistes, c’est la société que nous devons créer, mais ce n’est pas celle qui existe aujourd’hui.

Lorsque le capital est en ‘suraccumulation absolue’ il compense partiellement la baisse tendancielle du taux de profit par une exploitation plus intensive des travailleurs. Cependant, contrairement à la société industrielle qui avait encore des choix politiques, par exemple new deal ou politiques autoritaires de type fasciste, dans la société financière l’intensité de l’exploitation est le seul moyen de créer une contre tendance.

Cette mesure a été accompagnée de tentatives de faire fonctionner le capital sur lui-même, c’est-à-dire de créer des produits financiers nouveaux évitant le passage par la production sociale pour rentabiliser le capital. La ‘retitrisation’ à l’infini de dettes douteuses faisant de celles-ci des produits financiers au rendement proportionnel aux risques est un exemple qui frise la crapulerie. Ces tentatives apparaissent de plus en plus comme des fuites en avant, la chute dans le gouffre. Elles sont moins classiques que l’inflation, mais elles ne l’ont pas empêché, aujourd’hui celle-ci réapparaît comme phénomène mondial alors que le changement de politique des années 80 était précisément sensé l’éloigner définitivement.

Les syndicats impuissants… et sclérosés

Coincés dans la société industrielle, croyant encore que le choix entre plusieurs politiques était encore possible, les syndicats n’ont pas vu venir la société financière. Ils virent certes l’aspect matériel immédiat (augmentation des rythmes de travail, chasse aux temps morts, voire augmentation du temps de travail, disparition des réglementations contractuelles, etc.) de l’intensification de l’exploitation, ils virent disparaître la disponibilité au consensus des ‘patrons’ modernes, mais ils ne comprirent pas que le passage de la société industrielle à la société financière était un saut qualitatif dans le capitalisme, qu’il créait une nouvelle systémique dans laquelle le financier instrumentalisait désormais la production sociale, se subordonnait donc les ‘patrons’ capitalistes industriels, fermant ainsi tout espace à la conciliation sociale.

Les ‘capitalistes industriels’, en fait souvent des managers pseudo salariés, devaient exploiter plus ou voir leur entreprise disparaître. Les travailleurs pressentirent la chose, ils sentirent inconsciemment que dans leur ancienne forme ‘leurs organisations’ étaient tombées en désuétude, ils ne les rejetèrent certes pas, mais les ‘laissèrent tomber’, ils y furent de plus en plus indifférents. A l’instar de leurs patrons (les capitalistes industriels), les travailleurs virent aussi, souvent la rage au ventre, l’étau se refermer, c’était se plier ou voir leur entreprise disparaître.

De plus en plus impuissants, les travailleurs virent aussi l’amélioration croissante de la productivité du travail liée aux améliorations technologiques, donc au savoir humain, tomber dans les méandres de la concurrence de plus en plus irrationnelle que se livraient les capitalistes, chacun luttant pour son capital contre l’autre. Dans ce cadre les améliorations de la productivité du travail ne servirent qu’à ‘économiser’ les emplois et accroître l’intensité de l’exploitation des travailleurs sélectionnés. La rentabilité du capital, par voie de conséquence le rythme de son accumulation, crut sans cesse, parallèlement aux difficultés de sa rentabilisation.

Les syndicats n’ont pas vu venir la société financière, ils n’en ont vu que le produit, le libéralisme, mais sans le reconnaître pour ce qu’il était, la politique nécessaire de la bourgeoisie. Dans les années 70, sous la poussée des travailleurs, ils essayèrent certes de gommer les effets de l’inflation sur les salaires, mais n’en repérant pas les causes, la baisse tendancielle du taux de profit, l’inflation étant son reflet inversé, ils joignirent leurs efforts à ceux de la bourgeoisie et, objectivement, il est vrai sans toujours se l’avouer, préférèrent souvent le chômage à l’inflation. Dans les années 80 ils abandonnèrent tous, à la débandade, toute forme de compensation automatique du renchérissement.

Par contre, à leur manière, les syndicats virent la mondialisation arriver. Ils y soumirent l’ensemble de leur politique, résister, sauver les places de travail encore à sauver, pour cela rendre le travail moins cher, ‘modérer’ les prétentions salariales et stopper les coûts sociaux, une politique frileuse, objectivement nationaliste, dont les hauts faits d’ailleurs voués à l’échec furent des grèves contre certaines fermetures d’entreprises et le résultat un repli des travailleurs dans leur réduit national ou local respectif. Il en résulte aujourd’hui des votes à droite d’une bonne partie des travailleurs (Blocher en Suisse, Sarkozy en France, Berlusconi en Italie).

Finalement tout concourt à la destruction de capital

Dans la société financière la productivité du travail se traduit de moins en moins en capacité d’accroître l’activité sociale et de plus en plus en empiètement sur la part des travailleurs, ce qui, au bout d’un certain temps, la transforme en phénomène réprimant et comprimant l’activité sociale. Cette mécanique ne peut être corrigée de l’intérieur de la systémique capitaliste, parce que c’est l’accumulation sans fin de capital qui est en cause. Elle ne dépend non plus pas d’une meilleure répartition du capital, de sa moindre concentration, puisqu’il s’agit d’un rapport de masses, quantité globale de capital et nombre de travailleurs l’alimentant, ou en termes économiques, masse de salaire variable et masse de capital à rentabiliser.

La rentabilité du capital, son taux de profit, est une relation ‘triangulaire’ entre le volume de capital mis en mouvement, la quantité de travailleurs employés à cette fin modulée par l’intensité de leur exploitation, et la capacité du marché d’absorber tout ou partie de la production. Deux correctifs freinent le rythme de la baisse tendancielle du taux de profit, ce sont la productivité du travail, donc l’intensité de son exploitation, et la destruction de capital, donc la lutte concurrentielle entre les capitalistes. Au bout d’un moment la productivité du travail est pire que le remède, elle accroît le rythme de l’accumulation et intensifie le rythme de destruction de capital.

Généralement la gauche ne voit qu’une relation binaire, masse de capital et taux de plus-value. Elle ignore, elle ne veut pas voir la différence entre la plus-value et le profit, parce que cela la confronterait au système, et non plus aux exagérations ou à l’injustice de l’exploitation. Plus encore, la relation binaire, masse de capital et plus-value, se termine pour la gauche en une relation linéaire entre taux d’exploitation et plus-value, en une tautologie quasiment religieuse disant qu’en toute circonstance il y a profit puisqu’il y a plus-value ou exploitation. Finalement, cette gauche ignore que la plus-value doit être réalisée pour devenir profit, qu’elle peut ne pas l’être, ce qui influe aussi fortement sur le taux de profit. Elle ignore la relation marchande, donc le rôle du marché, sa fonction sélective y compris entre les propriétaires de capitaux.

Avec 100 personnes (90 travailleurs et 10 capitalistes) rentabiliser 1 million n’est pas la même chose que rentabiliser 1 milliard. De plus, les conditions du marché sur lequel se réalise la plus-value ne sont pas identiques si, alors que la production permettrait de nourrir 1.000 personnes, seules 100 reçoivent un revenu ouvrant un accès à la consommation. Les marchands se livreront une guerre sans merci pour s’attirer les bonnes grâces des 100 personnes qui ont accès à la consommation, mais il y aura toujours surproduction parce que parmi ces 100 personnes les 90 travailleurs n’auront pas reçu un revenu permettant d’absorber la marchandise produite pour 1000 personnes et que les dix personnes non travailleuses, vivant du profit, n’auront pas besoin de consommer pour les 910 autres personnes. Bien au contraire, le revenu des 90 salariés sera tendanciellement encore réduit parce que les 900 autres travailleurs seront obligés d’accepter l’inacceptable pour avoir accès à un emploi salarié et, ainsi, être intégrés dans la production et l’échange social.

New deal et libéralisme

Le ‘New Deal’ permit de relativiser ce type de déséquilibre structurel entre rythme d’accumulation s’accélérant sans limite et échange social se grippant. En décrispant la sphère de l’échange (dans la société marchande le marché) qui est le lieu où le travail est échangé une fois qu’il est matérialisé, cette politique différa dans le temps le moment où la contradiction devint explosive. Le ‘New Deal’ faisait une relation plus ou moins étroite entre la production sociale et son but, la consommation sociale, il créait des ‘marchés’. Il a été source d’emplois. Mais il fonctionna parce que les conditions nationales de production étaient encore déterminantes.

Que fait le libéralisme à la place des politiques de type ‘New Deal’ ? Il adapte le volume de production à la capacité d’en réaliser la plus-value sur le marché. Il n’essaie pas de repérer les besoins des gens, de produire et distribuer sur cette base, mais il jauge uniquement ce qui est marchandisable. Il soumet la production au seul critère de la solvabilité existante. Il ne crée donc pas des marchés, mais il vampirise ceux qui existent. Si, dans le ‘New Deal’, le pari était que la production devait créer des marchés grâce à la distribution de pouvoir d’achat aux travailleurs, dans le libéralisme marchand la production perd toute importance, pourtant, ou plutôt parce qu’elle est devenue ‘techniquement’ plus facile. Seule est recherchée la métamorphose en profit de la plus-value (travail non payé) contenue dans les marchandises jetées sur le marché. Ainsi, sous le ‘libéralisme’, terme qui cache mal la domination du capital financier, la production sociale est bridée pour l’adapter à la demande solvable. Cela a changé les conditions du rapport entre les classes.

Un processus irréversible

Le basculement du capitalisme industriel au capitalisme financier n’est pas un phénomène réversible. Comme toute clique dirigeante, la fraction de classe détenant les moyens financiers n’est pas guidée par le rationnel, elle n’entendra pas raison pour retourner au capitalisme industriel et rendre le pouvoir à la fraction de classe plus large et mieux liée à l’appareil de production réel. Au contraire, la clique financière aujourd’hui dirigeante est le fruit de la systémique en place, elle s’accrochera jusqu’à la fin à son système et ses privilèges. Le basculement du capitalisme industriel au capitalisme financier est une évolution qui reste dans le cadre de l’ensemble systémique. Cela ne signifie nullement qu’il soit anodin. Il résulte en effet d’une évolution dans le rapport de production et dans les rapports d’échange, le rapport social. Il atteint évidemment également les relations au sein de la classe dominante et il se répercute sur le rapport inter classes. D’un capitalisme de concordance cherchant à absorber les contradictions sociales plutôt que de les accentuer, on est passé à un capitalisme pur, à son stade achevé, repoussant avec une violence croissante les doléances de ceux d’en bas, et dans lequel chaque capitaliste, entraînant ‘ses’ travailleurs dans son combat, se bat jusqu’à la destruction de l’autre pour faire valoir son propre capital.

Le vrai visage du capitalisme, impitoyable et destructeur, est maintenant devant nous, il ne se contente pas de vivre à côté d’autres formes de rapports sociaux, ou, autrement dit, de laisser les autres vivre à leur manière, avec leur culture, mais il s’affirme dans le monde entier comme le seul mode de production, imposant à tous le rapport marchand sous sa forme achevée de ‘liberté marchande’, excluant tout autre forme de rapport social. Et ce capitalisme s’affichera, au sens propre de se montrer par le biais des médias, pour fonctionner comme modèle, tout en vivant hermétiquement refermé sur lui-même pour se protéger de la misère grondante sur son pas de porte, à l’image des grandes villes abritant en leur centre la richesse la plus insolente et attirant dans leur périphérie la misère la plus extrême.

Le capitalisme industriel pouvait être symbolisé dans la formule T(travail) = A(argent) = C(consommation), soit T=A=C. Ce capitalisme reconnaissait, même si c’était d’une manière très relative, l’importance du travail pour produire la richesse, la lutte des classes déterminait la fourchette du partage. Evidemment, le capital se taillait déjà la part du lion, qu’il réinvestissait principalement dans l’appareil de production. De ce fait, le germe du basculement du capitalisme industriel au capitalisme financier était dès le début présent sous la forme d’accumulations capitalistiques sans limite.

Consciemment employée comme instrument de développement lors du New Deal, la consommation sociale a eu un effet retardateur sur le basculement vers le capitalisme financier. De plus, à l’époque l’Etat entrepreneur suppléa bien souvent aux insuffisances ou à l’incapacité du capitalisme de planifier le long terme. Cela correspondit aux grands travaux (chemins de fer, routes, postes, infrastructure des télécommunications, des villes, des aéroports, hôpitaux, systèmes scolaires pour tous, etc.) faits sous l’égide de l’Etat et de ce fait reconnu comme biens communs. Par ailleurs très souvent client des capitalistes, à côté de ses fonctions régaliennes l’Etat devint un acteur économique essentiel qui faisait de l’ombre aux capitalistes financiers.

La formule de la société financière est A(argent) = T(travail) = C(consommation), soit A=T=C. Sous ce type de capitalisme le travail n’existe que parce que certains ont de l’argent, celui-ci semble ne pas résulter du travail. Dans le stade le plus achevé de ce type de société les valeurs s’inversent toutes : l’argent, fruit du travail, devient travail, fruit de l’argent. La consommation des travailleurs ne dépend pas de leur travail, mais exclusivement de la consommation de la classe capitaliste, elle en est un sous-produit. Les sans emplois sont mis ‘hors société’, leur ‘consommation’ n’est même pas un sous-produit de la consommation des travailleurs salariés. Ils vivent des rejets de la société marchande.

Les capitalistes traditionnels (industriels) existent évidemment encore, mais dans l’ombre, comme faire-valoir de ceux qui ont le pouvoir financier. L’actionnaire anonyme est le propriétaire qui exige son profit, non pas pour demain, mais pour tout de suite. La force de travail n’est exploitée que si elle génère immédiatement du profit. La bourse prend une importance démesurée et passe de phases de hausses irrationnelles à des phases de baisses interminables. La valeur de l’entreprise, indirectement exprimée dans la valeur des actions, se mesure au profit qu’elle génère, elle est objet financier. La santé industrielle importe peu aux actionnaires, seuls les indices financiers les intéressent. La privatisation des infrastructures gèle quasiment leur développement, leur exploitation privatisée procure des points de chutes rentables nouveaux au capital pléthorique. Les services comme l’éducation, la santé, l’enseignement, la culture se scindent souvent en un secteur privé (ce qui ne l’empêche pas de demander des subventions publiques) auquel les riches ont accès, et un secteur public, un service minimum pour les pauvres.

Du point de vue social cette évolution est un retour en arrière, du point de vue capitaliste, elle est inéluctable. Le développement industriel était basé sur l’exploitation du travail, tandis que la société financière est basée sur l’argent, l’exploitation du travail paraissant n’être qu’un élément circonstanciel de la production d’argent avec l’argent. La fonction principale de ce dernier est désormais de se fixer dans toutes les niches de l’activité sociale pour y prélever une part de la richesse générée par le travail.

Initier des activités, créer de la richesse par des activités sociales nouvelles possibles grâce au travail, en gros, investir avec l’idée que les nouveaux travails mis en mouvement (exploités) non seulement développeront la société mais de plus rentabiliseront le capital, est devenu trop risqué pour nos financiers de plus en plus frileux. Ils se contentent alors de confisquer l’ensemble de l’activité sociale existante, de l’emprisonner dans leur rapport pour la parasiter et ainsi s’en approprier le surplus.

A cette fin chaque acte de travail doit être une occasion de profit, doit être marchandisé, toute activité sociale doit être activité marchande. Les privatisations sont des exemples typiques de ce capital qui ne développe plus rien, qui se contente de parasiter l’existant, de le vampiriser, au sens originel d’en prélever la substance pour s’en nourrir. Le capitalisme financier a perdu les aspects relativement dynamiques du capitalisme industriel pour devenir un capitalisme de rentiers, celui d’une partie de la population, de plus en plus réduite, vivant du travail de l’autre partie, un capitalisme frileux.

La fin d’une organisation sociale

Ce basculement à l’intérieur de l’ensemble systémique est un saut qualitatif. Il est à l’image des cafards qui une fois tombés sur le dos n’arrivent plus à se remettre sur leurs pattes. Il doit être analysé dans toutes ses conséquences, y compris sur le plan des rapports sociaux.

Dans le capitalisme industriel les stratégies de luttes ouvrières étaient basées sur le développement et le ‘partage’, par la lutte économique, dite syndicale, prenant parfois des formes dures, des fruits de l’activité économique. La productivité du travail était un critère reconnu déterminant ce partage. Le développement industriel était visible et s’accompagnait de la création d’une sorte de ‘classe moyenne’, salariés relativement bien payés qui tiraient la conjoncture par la demande intérieure.

L’Etat/Nation était le cadre politique où s’organisait l’ensemble de la vie sociale, à partir duquel le réseau des solidarités se tissait. Le processus de mutualisation concrétisé dans le développement d’assurances sociales, sous forme de sécurité sociale généralisée ou de réseaux d’institutions couvrant les risques dû à la maladie, à la vieillesse, au chômage, aux accidents, à l’invalidité, était construit sur le plan de l’Etat/Nation. Du point de vue des travailleurs le niveau international n’était pertinent que pour ‘réguler’ les échanges internationaux, protéger les marchés nationaux, en particulier les rapports de concurrence, par la mise en place de taxes douanières à l’importation ou à l’exportation dissuasives. Tout au moins à qualité égale les industries nationales avaient la préférence. Le cas échéant un vaste complexe de subventions permettait la survie rentable de secteurs dits « sensibles », comme l’agriculture ou l’armement.

Les conditions de travail étaient réglées par profession, voir par branche, grâce à des Contrats collectifs (CCT) négociés et garantis par les syndicats. Le taux d’organisation des salariés dans les syndicats dictait la qualité des CCT. Ceux-ci régulaient la concurrence entre les employeurs de la branche. Le travailleur professionnel était une catégorie stable, les professions étaient exercées une vie entière, ce qui permettait aux syndicats de construire les conditions de travail à partir des branches industrielles et aux travailleurs de planifier leur vie sur la base de leur profession.

Cette construction sociale s’est fissurée puis écroulée dès les années 70. Cela sembla tellement méthodique que certains, à gauche, conclurent à un complot d’un groupe de ‘penseurs’ ultra libéraux. Cette interprétation n’est pas correcte. Elle présente le capitalisme comme un monolithe sans contradictions, alors qu’il est un ensemble de phénomènes à la fois faisant système et en évolution constante, par conséquent habité de nombreuses contradictions. Ces dernières doivent être repérées et correctement interprétées pour comprendre le sens de l’Histoire. Si des Reagan ou Theatcher ont pris le pouvoir dans les années 80, ce n’est pas à cause d’un complot, mais en raison d’une évolution économique profonde, produit du système, se résumant dans la contradiction suivante : un moment ou l’autre l’activité sociale ne permet plus de nourrir le capital, celui-ci de plus en plus pléthorique ne se contente alors plus de profiter de l’activité sociale en s’en appropriant une partie du surplus, mais il la dévore.

Sous l’effet des changements de la composition organique du capital , le taux de profit baisse tendanciellement, mais inexorablement. Le capital cherche alors d’autres moyens d’être nourri. Il se déconnecte du champ réel de l’activité sociale, qu’il a pourtant lui-même rendue trop étriquée, pour devenir ‘autonome’, avoir sa propre vie ou vivre pour lui-même. Dès lors, le capital n’émane plus de la machine économique, mais la machine économique émane de lui, comme si elle passait de l’autre côté du miroir, du réel à son image. Le réel, l’activité économique, devient virtuel, le virtuel, le capital, devient le réel. Toutes les valeurs s’inversent alors : le travail devient un coût, produire du bien être social devient une dépense, produire des canons est source de richesse, dépenser pour faire la guerre est plus rentable que créer des hôpitaux, les masses de biens vivriers produits deviennent une charge insupportable impossible à écouler dans un monde où deux tiers de l’humanité est insuffisamment ou mal nourrie.

Le triomphe du capital financier marque un saut qualitatif de la systémique capitaliste. La gauche n’a pas voulu ou pu le voir. Elle s’est contentée de réaffirmer l’omniprésence d’un capitalisme industriel monolithe, prétendument toujours égal à lui-même, cela malgré l’évidence très tôt évoquée par Marx dans son analyse de la baisse tendancielle du taux de profit. La faiblesse de la gauche n’a pas d’autre cause que sa myopie.

L’autonomisation du capital par rapport à la sphère industrielle mène à une conduite anarchique de l’activité sociale. Le capital n’est plus fixé à des objets industriels particuliers, mais il va de l’un à l’autre au gré des aléas de la spéculation. Devenues des produits financiers, les entreprises prennent la même virtualité et volatilité que le capital. Par effet de chaîne cela produit la ‘volatilité’ des travailleurs et réduit le travail à une virtualité à laquelle il n’est qu’accidentellement fait appel.

Les années quatre-vingt-dix connurent un grand nombre de fusions aux cohérences industrielles toutes moins évidentes l’une que l’autre. Des groupes comme Vivendi, Matra Hachette et d’autres sont des exemples qui frisent la caricature : Vivendi est un monopole s’occupant de la distribution de l’eau et un monopole dans le domaine de l’édition et de la culture, Matra Hachette s’occupe d’industries tels l’aéronautique, l’automobile, l’édition et la diffusion de produits culturels. Cette incohérence industrielle s’est doublée d’une absence totale d’ancrage territorial des entreprises, évolution parfaitement logique lorsqu’on sait que la seule cohérence des transactions de fusions, d’OPA (amicales ou non), de restructurations, est financière, et que le capital est par nature sans attache territoriale. Sa seule cohérence est le profit immédiat, voir instantané , la garantie d’un taux de profit suffisant selon les critères internationaux.

Le trompe-l’œil de la tertiarisation

Dans un premier temps, la sociale démocratie analysa, ou plutôt interpréta les évolutions internes au capitalisme comme un passage cohérent d’une société industrielle à une société de services. Puis, du bout des lèvres, elle admit le caractère carnassier du capital financier, un capital qui ne finance rien mais qui est financé, qui, de plus, empêche que des activités se développent hors de son contrôle et de sa prégnance. Selon elle cependant, il ne s’agirait pas d’un saut qualitatif, mais ce serait une évolution fondamentalement positive dans laquelle le travail sale, monotone, disparaîtrait au profit d’un travail plus intellectuel, moins manuel, plus motivant. Cette vision idyllique est complètement acritique, elle ignore totalement les contradictions en œuvre dans le capitalisme.

La forme du capital, industriel ou financier, ne se voit pas dans son affectation ou son produit, biens industriels ou services, mais dans son rapport à la production. Il travaille comme capital industriel lorsqu’il est lié à son objet industriel, qu’il sert à le développer. Il travaille comme capital financier lorsqu’il se subordonne des activités, industrielles ou de services, afin d’en soustraire le surplus. Dans ce cas, il se subordonne également le patron industriel. Un nouvel échelon est ainsi créé dans la hiérarchie sociale intra capitalistes, le patron faisant travailler son entreprise pour un capital qui lui est étranger. Dès lors le capital jouant un rôle industriel est lui aussi ‘financiarisé’, et, de plus, c’est ce type de capital qui est de plus en plus ‘délocalisé’ dans les zones à bas salaires. Par ailleurs, appliqué au capital financier le terme ‘délocalisé’ est impropre, c’est en réalité la production qui est délocalisée, le capital lui-même n’ayant jamais eu de patrie.

La tertiarisation qu’on remarque dans les pays dits développés n’a que peu de chose à voir avec la forme du capital, elle correspond de fait à un accroissement souvent parasitaire des activités de services. Jusqu’à la fin des années 70 cet accroissement était aussi lié au processus de mutualisation, depuis lors, ce processus étant bloqué, il est presque exclusivement lié aux activités socialement stériles nécessitées par la lutte pour l’accès au profit. Ces dépenses sont strictement intra capitalistes, elles croissent avec la difficulté toujours plus grande de rentabiliser les masses de plus en plus énormes de capital.

La concurrence entre capitalistes pour accéder à sa part de butin se durcit en fonction de la masse de capital accumulé. De là, dès les années 70, le boom des activités financières, le développement de banques de toutes sortes et de bureaux conseils en la matière, l’explosion des activités de gestion de fortune, l’opacité accrue des transactions. A quoi se sont ajoutées de nombreuses activités strictement consacrées au marketing : les publicistes, les spécialistes de la ‘communication’ (en fait de la propagande), les relations publics, le lobbying politique avec ce qui y est souvent lié, les pots de vin, les représentations commerciales, la multiplication effrénée des surfaces de vente, etc. Ces activités ont deux fonctions, d’une part créer des nouveaux faux besoins, d’autre part vanter des produits tous plus identiques les uns que les autres.

Les services liés au bien-être des gens ne se sont quant à eux que très peu développés, et de manière unilatérale, souvent bureaucratiques. Ils se limitent à l’industrie du luxe, donc les activités qui satisfont essentiellement certains caprices individuels des bourgeois et le tourisme dit de masse. Depuis l’avènement de la société financière les services liés au bien être de la masse des salariés et des exclus sont, en tant que tels, remis en cause.

La social-démocratie a vu le développement des industries de services au capital comme un gisement quasiment inépuisable de postes de travail compensant la disparition des postes du secteur industriel. Elle n’a pas vu que cette société de services était parfaitement unilatérale, notamment que le financement de services aussi vitaux que l’enseignement, la santé, l’éducation, n’étaient plus et ne pouvaient plus y être garantis. Ils sont devenus incompatibles avec l’ensemble systémique.

La tertiarisation de la société, tout d’abord espoir, s’est vite transformée en précarisation pour les travailleurs, et elle aboutira nécessairement à un durcissement politique pour protéger le capital toujours plus concentré entre les mains de la diaspora financière mondialisée et de moins en moins scrupuleuse. En réalité, aujourd’hui, les activités de services elles-mêmes sont fréquemment transférées dans les pays à bas salaires. Un exemple typiquement suisse, dans les années 90 Swissair transféra tout son secteur comptable en Inde, ce qui n’empêcha pas cette compagnie de sombrer à la fin de la même décennie.

Si la social-démocratie s’est vautrée dans les illusions de la société tertiaire, l’extrême gauche n’a pas compris que la diaspora financière mondialisée n’est pas qu’une clique complotant qui ferait la pluie et le beau temps et qui déterminerait avec cohérence le développement de la société. Elle est au contraire un produit du basculement du capitalisme industriel au capitalisme financier.

La société financière n’est pas le fruit de l’intelligence stratégique, même maléfique, de ses têtes pensantes, elle résulte d’une évolution qui, aujourd’hui, échappe aux hommes. Elle sécrète une clique dirigeante, un produit pervers de ladite évolution. Si la société industrielle fonctionnait sur un sol relativement stable pour le citoyen, l’Etat/Nation, le développement industriel, l’Etat ‘providence’, « (re)distributeur » dit la social-démocratie, la société financière fonctionne comme si elle était continuellement aux abois, menacée, à un point tel que tout ce qu’elle ne contrôle pas lui paraît dangereux. Elle a peur d’elle-même, chacun y est un ennemi potentiel qui essaie de gruger l’autre. Toute cohérence sociale a disparu. Tout ce qui ‘avant’ semblait possible est devenu impossible. Le spectre de banqueroutes d’Etat réapparaît, comme par exemple en Argentine. Devenus systémiquement totalement inadéquats, les modes de financement de la ‘redistribution sociale’ entrent en contradiction frontale avec la rentabilisation du capital.

Le repositionnement des social-démocraties qui s’affairent toutes à ‘assainir’ les institutions sociales en opérant des coupes sombres, parfois massives, dans leurs prestations aux populations reflète à la fois ces tendances systémiques lourdes et le refus social de les reconnaître. La social-démocratie dispute souvent le rôle d’‘assainisseur‘ à la droite libérale la plus pure et dure. Au nom du profit, ou du maintien de la compétitivité, elle ‘redimensionne’ l’ensemble des conquêtes sociales héritées de l’ère du capitalisme industriel.

Le glas de la lutte revendicative corporatiste

Tout au moins sur le plan économique, le capitalisme industriel était encore sensible aux rapports de force entre les classes. Les doléances des travailleurs y trouvaient encore un certain écho. La société financière bouleverse les bases objectives de cette relation. Le capital n’étant plus attaché à son objet industriel, il se détache aussi du travail y correspondant. Il émigre sans cesse à la recherche de coûts de main-d’œuvre plus bas. Cette absence d’ancrage à son objet industriel déracine également le capital de son territoire.

Cette nouvelle situation désempare complètement les travailleurs habitués aux conditions des sociétés anciennement industrielles. Dans la mondialisation, partout, où qu’il soit, quelle que soit sa nationalité, le travailleur est mis dans la position précaire du migrant, il se retrouve dans l’impossibilité de s’enraciner à quelque part, d’y ‘construire sa vie’ dans des conditions stables. Essentiellement basé sur la stabilité de l’Etat/Nation l’ancien consensus de la société industrielle liant la classe bourgeoise et l’aristocratie ouvrière n’existe plus. Les mobilisations sur le plan économique, ou ‘pour protéger les acquis’ tant matériels que sociaux, sont pratiquement toujours tardives, placées devant des faits accomplis, étouffées dans l’œuf, vaines. En l’absence de projet de classe, les luttes ne contribuent même plus à forger une conscience corporative, elles laissent seulement planer l’espoir d’un retour à l’ancienne société, au capitalisme industriel.

La société financière ne crée pas de marché, elle se contente de placer le capital là où ça rapporte. Elle est un cadre dans lequel chaque capital en compétition pour conquérir des marchés n’a qu’un seul but, éliminer des concurrents, atteindre des situations de monopole. Elle ne produit pas pour créer des consommateurs, mais pour profiter de ceux qui existent.

Certaines barjaques présentent cette évolution comme moderne et dynamique, elle est en réalité conservatrice et frileuse. Dans ce ‘modernisme’ et ce ‘dynamisme’ le ‘travail disponible’, en réalité l’emploi capitaliste, a tendance à diminuer. En effet, le fait de produire n’élargit plus les marchés, quand bien même la productivité du travail augmente, l’exploitation intensive freine l’attribution des moyens des travailleurs de signaler leurs besoins, autrement dit diminue relativement leur pouvoir d’achat ; au contraire, en diminuant la demande exprimable de la classe travailleuse, l’exploitation intensive réduit sa part relative et enfle sans fin la masse potentielle de plus-value à disposition de la classe capitaliste. Chaque capitaliste se bat ensuite pour avoir la plus grande part, quitte à en priver d’autres. De plus, et cela prend des proportions dramatiques dans ce système, chaque bond de productivité accentue encore la pression sur la part attribuée à la classe travailleuse, et, de manière concomitante, la violence de la lutte intra capitalistes pour sa part du butin. Tout cela influence la courbe baissière de la demande de travail.

Dans le capitalisme industriel le réformisme avait une sorte de crédibilité : les conquêtes ouvrières augmentaient régulièrement la part de la consommation sociale. Ceux qui ignoraient la mécanique interne au capitalisme, l’évolution du rapport entre masse de capital et activité sociale (travail), la seconde reproduisant et augmentant la première, ergotaient avec emphase sur la souplesse du capital, sa capacité d’absorption des contradictions, sa manière de garantir, progressivement, une intégration de tous dans l’activité sociale. Les trois manières d’intégration, le travail salarié, le travail indépendant (l’artisanat), la gestion ‘saine’ du capital, réputée n’être efficace que dans un régime de propriété privée ‘motivant’ les capitalistes à être entreprenants et dynamiques, étaient placés sur un plan d’égalité.

Le passage de la société industrielle, où prédominait une forme de compromis social, au néolibéralisme, en réalité à la société financière, où le profit financier balaye tout sur son passage, fut perçu comme une passade, un réajustement. La droite le présenta comme nécessaire, il fallait vaincre l’inflation ! Selon elle, l’inflation résultait de la ‘flambée salariale’ (lire « l’adaptation partielle des salaires à la productivité du travail »), autrement dit il fallait à tout prix réduire la demande des travailleurs pour rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande, la ‘vérité’ des prix.

La surabondance de capital et la course folle des capitalistes pour rétablir le taux réel de profit en augmentant les prix ont donc été présentées comme une surconsommation des travailleurs ou une sous abondance de capital. Le monde à l’envers ! L’inflation est en réalité la manière spontanée de la bourgeoisie – par ailleurs pernicieuse pour le capital – de combattre la baisse tendancielle du taux de profit. Quoi de plus facile que d’augmenter les prix ! Un capitaliste commence, l’autre suit, finalement tous jouent aux moutons de Panurge. L’augmentation des prix maintenait le taux de profit, mais elle baissait la valeur nominale de l’argent. Les capitalistes virent très vite qu’ils se dupaient eux-mêmes. Pour rétablir le taux de profit il fallait changer le rapport aux travailleurs, changer le type d’exploitation, l’intensifier, ainsi augmenter la part de la classe bourgeoise aux dépens de la classe travailleuse.

La social-démocratie, et les communistes, à l’époque (dans les années 70) déjà moribonds, emboîtèrent le pas de la bourgeoisie et déclarèrent également la guerre à ‘la vie chère’, cela avec des accents populistes qui alimentèrent le terreau de l’extrême droite. Cette gauche ne comprit pas que l’inflation, la hausse des prix, non seulement était générée par la lutte spontanée de la bourgeoisie contre la baisse tendancielle du taux de profit, mais qu’en plus elle allait nécessairement être payée par une désinflation (une baisse) des salaires. Elle aurait dû expliquer cela pour déboucher sur une remise en cause du profit, celui-ci étant une forme bourgeoise, de classe, du surplus social inutilisable par les travailleurs. A la place de faire la critique du profit, la gauche en demanda une part pour les travailleurs !

Ce qui devait arriver arriva, la droite, avec sa lutte contre l’inflation, la gauche, avec sa guerre des prix, convergèrent pour garantir au capital un revenu sûr, pour le fidéliser, voire l’attirer. Cela fut donné dans le sonore « les profits d’aujourd’hui sont les emplois de demain » de Reagan. Cette convergence droite/gauche n’avait pas d’autre source qu’une acceptation de l’élément dominant de la systémique capitaliste : seul le capital est capable de mettre en œuvre le travail dans des conditions productives, rentables au sens de générer du profit. Derrière cela se cachait évidemment la conviction que le profit serait la seule forme possible de surplus social.

Cette convergence gauche droite consacra le divorce entre les syndicats et les travailleurs. Ceux-ci devinrent de plus en plus indifférents à toute forme d’organisation, ils s’accrochèrent à la lutte pour les acquis, pour malgré tout se battre. Ils freinèrent parfois le processus attaquant les ‘acquis’, mais n’empêchèrent pas leur grignotement systématique.

La guerre des prix, « la lutte contre l’inflation » disait-on, et la garantie du profit ou, autrement dit, la tentative de reporter sur le travailleur l’ensemble des risques marchands, soulignèrent la prise de pouvoir du capital financier. Dès lors le capital cessa d’être investi pour produire, il devint ‘placements’ pour parasiter. L’enjeu n’était plus de créer des instruments de production supplémentaires pour faire ‘travailler’ son capital en élargissant l’assiette productive, mais de trouver des objets où le placer de manière sûr et rentable.

Une phase d’OPA (offres publiques d’achat) s’ouvrit. Inamicales ou amicales, leur but n’était pas de développer l’industrie et utiliser des synergies, mais de dépecer des entreprises, d’en démanteler pour en revendre certains morceaux, cela dans le seul but d’occuper le marché, d’empêcher d’autres d’y prendre pied, de faire monter les indices boursiers. Les capitalistes industrielles qui tentèrent de résister assistèrent impuissants à la dévalorisation de leur capital. Cette phase révéla les montagnes de capitaux disponibles, planant comme les vautours sur l’activité sociale pour se lancer dans des opérations strictement destructrices, « des restructurations » disait-on.

Le changement dans les relations de production a été remarquable : la direction opérationnelle des entreprises industrielles fut désormais déléguée à ce qu’on appela ‘les grands patrons’, en fait des commis du capital, tandis que les vrais propriétaires confièrent souvent la gestion de leur fortune à des ‘spécialistes’ financiers. Ceux-ci échafaudèrent des empires de plus en plus opaques, pour ne pas dire glauques, dans lesquels les unités industrielles étaient des objets financiers comme les autres. Le lien du capital à la production industrielle se désagrégea, toutes les stratégies économiques furent désormais soumises aux seuls objectifs financiers. Définies pour le profit immédiat, elles n’étaient que des parties de stratégies financières décidées par dessus les entreprises industrielles, hors d’elles. Les ‘patrons’ devinrent rapidement de simples exécutants de ‘décisions’ d’un marché élevé au rang de mythe. Dès lors pris dans la systémique dominante ils perdirent définitivement leur position stratégique dirigeante.

Leurs ‘partenaires’ patronaux réduits aux seconds rôles, les travailleurs virent l’impact de leurs luttes ouvrières fortement diminué. Réorientées vers la seule ‘garantie de l’acquis’, le statut quo dans un environnement où tout changeait, les luttes apparurent comme défendant l’ancien contre le soi-disant ‘nouveau’. Sans projection sur un autre modèle de société, toutes tournées vers le passé, ces luttes ne pouvaient qu’être conservatrices. L’expression trotskiste « combattre la contre révolution libérale » est de ce point de vue significative ; elle exprime bien que le retour à la société industrielle et son compromis social, pourtant autrefois tellement honnis par ce courant, était devenu son objectif dit « révolutionnaire ».

Les impacts politiques

Le politique ne pouvait échapper aux changements induits par la montée du capitalisme financier. Premièrement, la perte de crédibilité des partis traditionnels de droite accompagna le mouvement de subordination du capital industriel au capital financier. Deuxièmement, la montée ‘libérale’ et d’une extrême-droite musclée reflétèrent à la fois la réponse à la baisse tendancielle du taux de profit, une réponse non accidentellement, mais nécessairement néolibérale, et la chute de l’aristocratie ouvrière volontiers tournée vers une lutte nostalgique et sans espoir pour un retour à l’Etat/Nation. Troisièmement, l’érosion des partis centristes au profit à la fois des libéraux et des sociaux démocrates ‘récompensa’ la cohérence libérale des seconds nommés. Quatrièmement, la disparition des organisations se réclamant du ‘mouvement ouvrier’ résulta de leur ‘pragmatisme’, l’abandon de tout horizon révolutionnaire, leur adaptation à ce qu’ils appelaient « la situation », en fait une conséquence directe de leur vide idéologique.

Ces évolutions politiques reflétèrent donc fidèlement les changements survenus sur le plan de la systémique économique. La disparition des partis ouvriers et le recours protestataire d’importantes fractions de travailleurs à l’extrême droite procèdent directement de l’incapacité des forces de gauche de comprendre ce qui commande les évolutions sociétales, en particulier le passage de la société industrielle à la société financière, cette dernière étant le fruit des suraccumulations de capital non seulement sectorielles, mais généralisées.

L’emploi fléchit dès 1970. La gauche expliqua cela par le développement technologique, le remplacement du travail manuel par la machine, alors que la cause principale découlait de la lutte de la bourgeoisie contre la baisse tendancielle du taux de profit. Pour ce faire, dans le cadre d’une société orientée vers le profit et en marche forcée vers la mondialisation, il n’y avait pas d’autres moyens que l’intensification de l’exploitation, celle-ci n’était donc pas une politique possible, mais la politique nécessaire.

Dès les années 80-90 le couple social-démocrate et libéral gouverna le monde, avec certains centristes comme arbitres (par exemple Kohl). Non seulement l’emploi continua de fléchir, mais s’y ajouta une remise en cause du ‘pacte social’ basé sur l’ouvrier professionnel, l’emploi à vie. L’instauration d’une flexibilité sans limite, souvent encouragée par la social-démocratie, finit de précariser les travailleurs. La montée de la ‘nouvelle économie’ et de secteurs tertiaires tournés vers le luxe ou la gestion financière voilèrent l’évolution structurelle vers une désindustrialisation du Nord, un transfert des productions banalisées dans les pays à bas salaires, une disparition des frontières pour les capitaux, le triomphe du tout au marché. Et, cerise sur le gâteau pour compléter le menu libéral, la montée des privatisations ayant pour seul but de donner des nouveaux débouchés au capital de plus en plus pléthore sevré de points de chutes rentables.

La dernière décennie du 20e siècle représenta certainement les années d’or du capitalisme financier, les indices boursiers restèrent haussiers sans discontinuer, vertigineusement. Les quelques coups de semonces, notamment la crise financière asiatique, n’atteignit pas la sphère financière en son centre. La sphère de l’échange social, les marchés domestiques internationaux se contractèrent encore, la misère crût globalement, les écarts entres riches et miséreux se creusèrent de manière hallucinante.

Dès 1985 les pays de l’ancien bloc dit communiste sombrèrent. Des véritables mafia, soi-disant nécessaires pour l’accumulation primitive, accaparèrent l’essentiel de la richesse sociale pour la brader, menant les peuples à un dénuement extrême. Les programmes des gouvernements, soi-disant démocratiquement élus, se résumèrent à la réduction massive des niveaux de vie des salariés, du ‘coût’ du travail, pour attirer les capitaux étrangers. Ceux-ci y allèrent parcimonieusement, ils s’approprièrent à très bas prix les entreprises susceptibles d’être profitables, à plus bas prix encore les entreprises pouvant leur faire de l’ombre, et inondèrent les marchés de leurs produits de consommation. Ces capitaux ‘étrangers’, en réalité ceux de la mondialisation, ne développèrent donc pas des marchés intérieurs, mais ils profitèrent des bas salaires et du bon niveau de formation, autrement dit, ils pillèrent le travail.

La nouvelle configuration politique

Les années 1990-2000 confirmèrent qu’à côté de l’affrontement capital/travail, l’espoir d’une troisième voie, d’un capitalisme à ‘visage humain’, est pure illusion. Au contraire, aujourd’hui les réformes à l’intérieur du système n’ont plus leur place, ou elles ressemblent toujours plus à des mascarades qui se retournent quasiment automatiquement contre les travailleurs.

Les évolutions politiques portent les stigmates des évolutions économiques : la nouvelle religion, le libéralisme, dont les tenants sont également fervents partisans des ‘espaces économiques intégrés’ comme l’Union européenne, est représentée tant par la social-démocratie que, sous différents habillages et avec des fortunes diverses, les partis traditionnels de droite convertis.

Le rêve d’un retour à la société industrielle semblait anecdotique, l’apanage des partis d’extrême droite, volontiers xénophobes. Pour ces derniers et une partie de l’extrême gauche l’idée que l’Etat/Nation est le niveau pertinent où les décisions stratégiques se prennent est contre toutes les évidences encore plausible.

Si dans les années 1970-1990 les chances de l’extrême droite semblaient limitées par les flux et reflux de mécontentements corporatistes, souvent xénophobes, voire racistes, les années 2000 montrèrent qu’ils correspondaient en réalité au nouveau visage de la droite et des bourgeoisies dominantes. L’extrême droite prit des visages singuliers suscitant souvent de vastes alliances comme celles de Berlusconi en Italie et Sarkozy en France, ou encore Christophe Blocher en Suisse, le parti de ce dernier, l’Union démocratique du centre (UDC) étant devenu de loin le premier parti en Suisse. Cette montée se fait aux dépens de la social-démocratie et des libéraux traditionnels, les deux forces politiques de ce qu’on peut appeler « la mondialisation heureuse ». Celle-ci n’étant plus heureuse, les milieux dominants se tournent volontiers vers des forces garantissant le nouvel ordre démocratique, bien plus musclées, jouant d’un côté sur les peurs des gens les plus vulnérables, de l’autre côté sur les besoins sécuritaires des ‘gagnants’.

Curieusement, même si elle s’en défend, une partie de l’extrême gauche caresse aussi l’espoir d’un retour à la ‘société industrielle’ et de son corollaire, l’Etat/Nation. Par exemple en France et en Hollande, elle s’est retrouvée aux côtés de l’extrême droite lors du vote sur la Charte européenne. La gauche, au sens de représentante cohérente des idées des travailleurs, « la gauche de gauche » disait Bourdieu, n’existe plus. Même en tant que représentante de l’idéologie de dominés, réformiste, elle a disparu parce que l’espace pour les réformes n’existe quasiment plus. Elle se retrouve complètement atrophiée et divisée en courants inconciliables, nombrilistes, se battant pour des broutilles. Son ex-clientèle électorale vote le plus souvent à l’extrême droite.

De nouvelles mouvances politiques, se disant ni de droite ni de gauche, se retrouvent dans certains partis à ‘thèmes’. Gravitant souvent autour de l’écologie, elles occupent un espace spécifique dans le processus de leur accession à la notoriété, et dès celle-ci concrétisée par des strapontins parlementaires ou gouvernementaux, elles tombent dans la ‘gestionnite’ la plus plate.

Quant aux anciens partis communistes, autrefois si puissants, ils sont aujourd’hui réduits à rien, à l’état de fossiles. Leurs ‘survivances’ se jouent à coups de manifestations populistes, une fois à gauche, une fois à droite, s’attaquant à la fois au train de vie de l’Etat et aux impôts trop lourds, défendant parfois les étrangers, pour les stigmatiser lorsque l’emploi des autochtones semble en jeu. Comme le montre le dernier résultat de l’élection présidentielle en France, ce courant pèse aujourd’hui moins que l’extrême gauche.

Dans les organisations syndicales la gauche est divisée entre les ‘modernistes’ sociaux-démocrates, dont le seul programme est d’adapter les travailleurs à la nouvelle donne économique, et les traditionnels, souvent proches de l’extrême gauche, qui ne s’engagent que pour la protection des acquis, donc le statut-quo. Ces derniers voient une évolution gradualiste, d’abord stabiliser les acquis et sur la base de ces luttes défensives reprendre l’offensive, c’est-à-dire le cours des réformes. Dès les années 70 le syndicalisme est en érosion, celle-ci étant particulièrement visible dans la perte constante de leurs membres. Les années 2000 ne font que confirmer que leur espace politique, un espace pour les réformes, a disparu. Les syndicats ont besoin d’un nouveau ‘deal’ mais celui-ci ne peut plus passer par des ‘New Deal’ nationaux, la promotion de réformes ne s’inscrivant pas dans une perspective plus vaste, celle d’une autre société, n’ont plus de chance.

Cet éclatement et effondrement des forces de gauche ne sont pas le fruit du hasard. Leur fonction, à tout le moins celle des forces d’extrême gauche, aurait dû être la thématisation du passage de la société industrielle à la société financière, la réorientation du discours révolutionnaire dans une perspective de rupture, autrement dit l’explication du rétrécissement, de la quasi disparition des espaces de réforme. Cela s’appelle quitter un moment le concret, ou partir du réel, pour mieux reconnaître le concret. L’extrême gauche a fait le contraire, dans les années 70 elle recherchait encore un discours révolutionnaire, depuis elle l’a complètement abandonné pour s’enfermer dans un discours de surenchère réformiste.

Le concret est toujours le fruit de la systémique dominante. C’est pourquoi il ne faut pas s’y soumettre, mais parfois s’en éloigner pour s’approcher du réel, de ce qu’il y a au-delà des manipulations de classe. Seule la reconnaissance du réel ouvre vers l’avenir, elle donne une vision capable d’inspirer une pratique dépassant le pragmatisme étroit ou ‘l’hyper activisme’ aujourd’hui remarquable chez les forces d’extrême gauche. A la place de cela sévit un romantisme désuet, ouvriériste, sans perspective, la lutte pour la lutte. Les caricatures de cette politique sont bien représentées par des personnages comme Arlette Laguiller. Son discours n’a jamais changé. Elle devient sympathique aux yeux de certains travailleurs nostalgiques qui y retrouvent le charme décrépi du ‘bon vieux temps’, alors que la lutte revendicative semblait encore couronnée de succès.



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